Les divagations de Nelja (flo_nelja) wrote,
Les divagations de Nelja
flo_nelja

Fic - Les Misérables - Grantaire -> Enjolras - Trois jours - Partie 1

Tiens, le crosspostage automatique depuis DW ne s'est pas fait parce que la fic était trop longue. Ha ha. Ha ha ha.


Ceci était censé être une fic slash sur la première rencontre de Grantaire et Enjolras, et comment Grantaire est tombé amoureux (en supposant que ce n'est pas un coup de foudre).
Mais la fic a assez vite échappé à mon contrôle quand, au lieu de les résumer ou de donner des extraits, je me suis mis à écrire toutes les discussions politiques dans les détails. Finalement, cela prend beaucoup plus de place que le slash. ^^


Titre : Trois jours (partie 1)
Auteur : flo_nelja
Fandom : Les Misérables
Persos/couples : Grantaire -> Enjolras, Courfeyrac
Genre : Romance à sens unique, longues discussions politiques ^^
Résumé : Comment Grantaire est tombé amoureux en même temps qu'Enjolras tombait à court de patience.
Rating : PG
Disclaimer : Les Misérables ont été écrits par Victor Hugo.
Nombre de mots : ~12000 en tout
Notes : J'ai l'impression que je devrais m'expliquer pour ma caractérisation. C'est Enjolras quand il était jeune, et, dans le canon, c'est lui qui reste pour tenter de parler à Marius après cette altercation sur le bonapartisme. Je ne pense pas qu'il renoncerait immédiatement, pour Grantaire.
Merci à chonaku55 pour m'avoir encouragée tout le long. Merci aussi à tous les gens qui ont conseillé, prêté, écrit, les livres et les articles Internet dont je me suis servie au cours de l'écriture. C'est la première fic que j'écris où j'ai des envies de mettre une bibliographie.
(Pour ceux dont les souvenirs d'histoire sont flous : la Convention était l'assemblée nationale de la République en 1792, les Montagnards étaient la gauche de l'époque. Parmi eux, les hébertistes étaient l'extrême-gauche. Les Cordeliers étaient le club politique de Danton et Camille Desmoulins, les Jacobins étaient le club politique de Robespierre et Saint-Just.)



Prélude - Où tout est de la faute de Courfeyrac


Si Grantaire avait dû placer le blâme, ou au moins la responsabilité, sur quelque chose, il aurait rappelé que Courfeyrac est un bon ami - toujours prêt à boire un verre ou à rire à une plaisanterie. Donc bien sûr quand il avait suggéré que Grantaire connaissait peut-être quelqu'un qui connaissait un endroit où l'on pouvait s'entraîner au tir sans éveiller de soupçons, Grantaire avait largement préféré fanfaronner sur ses connexions - spécialisées en alcools exotiques et choses inutiles - plutôt que de laisser une apathie naturelle prendre le dessus.

"Toi et tes amis révolutionnaires, vous allez prendre des leçons de renverser le gouvernement. Je pourrais dire que c'est touchant, mais le sang ne me va pas bien au teint."

"Bah." mentionna Courfeyrac nonchalant. "Bien sûr, que nous allons le renverser. Si ça t'ennuie d'y avoir une part, tu peux encore te désister et te comporter en bon sujet de Charles X le déplorable."

Il sourit, Grantaire avec lui. Il s'en souciait peu d'une façon ou d'une autre. Ce n'était pas important. C'était l'idée. "Comment pourrais-je, alors que je suis si curieux de voir à quoi vous ressemblez en bande ? Voilà qui doit être terrifiant. Une nuée d'oiseaux armés de slogans révolutionnaires, de petites serres et de petits becs, et bien sûr des fusils qui sont le but poursuivi. Ont-ils tous les mêmes chapeaux que toi ?"

"Ha, je ne vais pas gacher ta surprise."

"Est-ce que vous chantez la Marseillaise, ou le Chant du Départ, ou quoi qui soit à la mode ces temps-ci ? Les sons seront étouffés, c'est le principe, mais je crois que je préfèrerais les détonations. A part si vous avez des jolies filles qui chantent bien ?"

"Pas de filles."

"Une honte. Aux dernières nouvelles, une de vos histoires édifiantes concernait une armée de femmes qui sont allées saccager les cuisines de Marie-Antoinette. Cela ne sera-t-il pas revisité pour mon bénéfice ?"

"Non, et probablement pas de chansons, même si la poésie est une possibilité. Il sera certainement possible de couvrir tes oreilles sensibles avec le bruit de quelques détonations."

***


1er jour - Pas vraiment au premier regard


Voilà donc comment Grantaire avait rencontré le groupe des amis révolutionnaires de Courfeyrac, qui ressemblaient à s'y tromper à des étudiants ordinaires. Par ces temps troublés, les opinions politiques étaient une maladie qui pouvait frapper n'importe qui. En faisant un peu attention, on aurait pu discerner quelques irrégularités, cependant - par exemple des liens d'amitié qui pouvaient sembler peu naturels entre étudiants de type sérieux et gens tout à fait normaux.

L'un d'entre eux était habillé en ouvrier, et, de façon surprenante, semblait être vraiment un ouvrier et pas un révolutionnaire fils de notable qui voulait juste marquer plus profondément sa rebellion. Grantaire devait reconnaître que ce n'était pas quelque chose qu'on voyait tous les jours.

Et puis il y avait celui qui était ridiculement joli garçon et semblait encore un adolescent. Grantaire s'était surpris, en le regardant, à ressentir un serrement de coeur qui était probablement de la jalousie, ce qui était complètement ridicule, car si Grantaire avait dû être jaloux de tous les hommes infiniment plus attirants que lui il n'aurait probablement plus eu le temps pour boire, et son sens des priorités était plus sain que cela.

Et c'était lui qui, en se moment, s'approchait solennellement de Grantaire pour lui dire solennellement "Merci, citoyen, au nom de la République."

C'était si sérieux et si inattendu que Grantaire éclata de rire.

"Je ne sais pas ce que Courfeyrac t'a dit sur moi, mais je ne suis pas exactement républicain. Je prendrais bien un remerciement en ton propre nom."

Une moue désappointée passa sur ce joli visage, et si cela lui arrivait à chaque fois qu'il rencontrait un non-républicain, l'enfant devait s'attendre à beaucoup de déceptions dans sa vie. Mais à son crédit, il avait compris la question sous-entendue. "Je m'appelle Enjolras. Merci." Un nom du Midi. Grantaire crut opportun de donner le sien, même si on ne lui avait rien demandé.

"Grantaire. Quelles sont alors tes opinions politiques ?"

"Je n'en ai pas. Je suis très connu pour cela, auprès de mes amis et des autres personnes qui ont eu le douteux privilège de ma compagnie. Je ne crois en rien. C'est sans doute la raison pour laquelle Courfeyrac m'a demandé ce service. Personne ne peut douter que je m'entraîne juste à chasser le sanglier, pour quand je reviendrai au pays, ou autre raison totalement non-militaire."

"Tuer des cochons !" lança un des autres amis de Courfeyrac, qui avait saisi cette partie de la conversation. "Bien vu ! Jolie image, jolie couverture, je l'épouse entièrement."

Grantaire sourit, et hésita un instant à changer de groupe et de conversation. Mais le jeune garçon devant lui le regarda d'un regard suffisamment perçant pour le maintenir en place. "Tu ne crois à aucun système politique, veux-tu dire ?"

"C'est me sous-estimer. Quand je dis que je ne crois en rien, je ne fais pas dans la demi-mesure ! Rien de politique, effectivement, aucun dieu dont j'aie pu entendre les aventures, et même s'ils ont leurs attraits, les différents systèmes de magie et de divination me font l'effet d'un pétard dans l'eau. Je ne suis pas convaincu de l'existence de l'amour éternel, des grands sentiments en général et du remords, et je douterai toujours de l'honnêteté de n'importe quel grand homme, de la culpabilité de n'importe quel forçat convaincu. Ma capacité à ne pas croire est pratiquement illimitée."

"Crois-tu qu'il y a en France de la misère et de l'injustice ? Crois-tu que des enfants meurent de faim pendant que d'autres jettent leur nourriture, par dédain et par ennui ? Crois-tu que les peuples sont privés de parole, de l'exprimer, d'en avoir une même, quand on les maintient dans l'ignorance..."

Le regard d'Enjolras était suffisamment dur et pénétrant, au point de mettre mal à l'aise, pour que Grantaire ait plus envie de briser le malentendu que de l'écouter clamer des choses inutiles juste pour le plaisir. "Tu triches totalement. Tu abuses du mot croire. Bien sûr que je sais cela. Tu pourrais aussi bien me demander si je crois que le ciel est bleu."

"Et tu sais que c'est une chose terrible et inacceptable !"

"Terrible, bien sûr !"

Enjolras sourit, radouci. Presque comme une excuse, comme s'il avait soupçonné injustement Grantaire de quelque chose d'épouvantable. Après avoir vu germer sa colère, c'est comme si ce sourire avait une valeur supérieure, finalement plus qu'un moyen d'éclairer un joli visage.

"Cependant," continua Grantaire, "là où nous différons, c'est que, à quoi bon prétendre que c'est inacceptable quand nous n'avons pas d'autre choix que de l'accepter ? Ce serait comme prétendre rendre le ciel rouge - et oui, je sais que cela arrive, lors des couchers de soleil, mais ils sont suivis d'une longue nuit noire et d'un ciel bleu à nouveau, ma stupide comparaison était peut-être plus appropriée que je l'avais prévu moi-même. Les vices de l'homme seront toujours là, les cruautés de la nature aussi. S'il y avait moyen d'éliminer le mal, avant l'inégalité, on aurait déjà réussi à supprimer l'amour à sens unique, les hommes y travaillent depuis plus longtemps avec plus de désespoir. Que peuvent y faire des idées datant d'une cinquantaine d'années ?"

"Si l'humanité ne peut pas évoluer, si rien ne peut changer, comment expliques-tu seulement que certaines idées nobles et justes d'égalité et de liberté puissent n'avoir été énoncées clairement que depuis cette cinquantaine d'années ?"

Cet enfant était naïf, mais savait penser quand même, pensa Grantaire. Tout n'était pas désespéré. Aussi, il était plus réconfortant d'avoir de telles pensées condescendantes que de reconnaître qu'on n'avait aucune réponse satisfaisante immédiate - pour le peu que Grantaire connaissait de la personnalité d'Enjolras, il se doutait qu'il ne prendrait pas une plaisanterie, meme amusante, comme réponse.

Aussi, quand celui qui ressemblait à un étudiant sérieux interpella Enjolras et lui proposa de venir s'entraîner au tir, Grantaire ne tenta pas de le retenir ni de le suivre. Il préféra faire un peu le tour de la place. Les esprits étaient suffisamment échauffés pour que certains aient d'autres plans que de s'entraîner au tir, et il semblait qu'un atelier d'escrime s'était formé, et même un atelier de combat de rue qui semblait tout à fait intéressant. Le grand étudiant qui avait parlé de tuer des cochons était en train d'expliquer des choses, et, dans un ordre indéterminé, il se présenta comme Bahorel et proposa énergiquement à Grantaire un bon petit combat d'échauffement.

Cela s'avéra une très bonne idée, qui aurait même pu être excellente si Grantaire n'avait pas perdu, assez honorablement pour se faire remarquer, ceci dit, et se faire engager comme instructeur adjoint improvisé.

Après cela, il ne lui restait plus qu'à se présenter à tout le monde, se faire présenter tout le monde, affronter ses élèves avec amabilité et apprendre quelques coups vicieux à tous ceux qui en avaient envie. De surcroît, comme Grantaire pouvait totalement donner des petites joies aux opinions politiques de ses voisins quand il s'en sentait d'humeur, il se prit à rappeler les anecdotes les plus ridicules qu'il connaissait sur les rois de France et d'ailleurs. Ce n'était pas comme si cela manquait.

Grantaire avait identifié un étudiant en droit apparemment surnommé Bossuet et un étudiant en médecine nommé Joly, à qui il était occupé à rappeler avec moult détails comment Henri II était mort dans d'atroces souffrances après avoir insisté pour se battre dans un tournoi pour lequel il était incompétent et que tout le monde et son astrologue lui avait déconseillé. Joly avait démontré une grande capacité à digresser sur l'histoire des échecs de la médecine et des blessures horribles dans l'histoire avec un mélange de nervosité et d'excitation contagieuse.

Joly l'avait lancé sur une série, Comme ne disait pas Shakespeare, let us sit upon the ground / and tell happy stories of the death of kings. Quand Grantaire avait raconté la mort de Stanislas de Pologne, brûlé vif mais contant toujours fleurette à la servante qui essayait d'éteindre les flammes, l'ouvrier qui s'appelait Feuilly s'était lancé dans un grand discours sur la partition de la Pologne, et Grantaire s'était un instant demandé où Courfeyrac et les autres l'avaient trouvé. Si on lui avait fait passer un examen sur le sujet, il aurait supposé que les ouvriers qui voulaient faire la révolution avaient d'autres sujets que la Pologne en tête, leurs salaires par exemple, et que ceux-là avaient peut-être même un peu plus de justification que le révolutionnaire moyen. Mais non, Feuilly vivait autant dans les nuages que ses camarades.

Prouvaire, qui était juste passé avant d'aller s'entraîner à l'épée avec Courfeyrac, semblait le poète romantique typique, version innocent. Et, constatait Grantaire, c'étaient tous des gens amusants et aimables, qui semblaient avoir d'autres intérêts que la révolution. C'étaient, après tout, les amis de Courfeyrac.

Enjolras avait probablement d'autres intérêts aussi, décida-t-il. C'était impossible autrement. Grantaire n'avait juste pas encore eu l'occasion de le constater. D'ailleurs, le jeune homme avait abandonné le tir à la carabine, laissé l'arme à quelqu'un d'autre, et était venu rejoindre l'atelier improvisé dans lequel Grantaire essayait la dure tâche d'enseigner à Bossuet comment donner des coups de pied sans se tordre la cheville, tout décrivant la mort du père d'Henri IV (aux toilettes, pour ceux qui étaient intéressés).

C'est avec intérêt que Grantaire accepta son défi, ou le défia, peu importe, Bossuet avait d'autres choses à faire avec ses chevilles, par exemple les montrer à Joly pour qu'il panique. Au début, Grantaire décida d'y aller doucement, balançant juste quelques coups de pieds, pour voir comment Enjolras réagissait.

En les esquivant tous sans avoir l'air d'y voir la moindre difficulté, principalement.

S'il était doué, le temps venait de prendre les choses au sérieux. Enjolras devait s'être dit la même chose, et répondait sans aucune règle, mais Grantaire avait l'impression que s'il l'avait fait remarquer, on lui aurait répondu que les soldats qui répriment une révolution se soucient peu des règles. Cela aurait même été vrai. Donc autant ne pas entamer une discussion où l'adversaire avait des arguments, et se concentrer sur le combat. Grantaire avait l'impression de réussir à fatiguer l'adolescent au moins un peu, à le faire reculer, esquiver plus qu'il n'attaquait, à le toucher parfois, même s'il devait reconnaître que c'était à peine plus que l'effleurer, et pas par chevalerie. Un dernier coup de pied retourné par surprise, et...

Enjolras ne put l'esquiver du moins pas entièrement. Mais, rapide comme l'éclair, il plaça une main autour du pied de Grantaire, et l'utilisa comme appui pour pivoter autour, pour amortir le choc, exerçant un mouvement de torsion...

En combat réel, Grantaire aurait été à terre, à se tordre de douleur avec une cheville déboîtée. En duel, l'arbitre aurait administré à Enjolras un sermon qui l'aurait renvoyé auprès de ses parents, mais...

C'était fini. Ils le savaient tous les deux. Essouflés, ils s'observèrent sans bouger un instant.

"Tu es bon !" s'exclama Enjolras avec un léger sourire. C'était, Grantaire devait le reconnaître, exactement les mêmes mots condescendants qu'il lui aurait envoyé s'il avait gagné, et cela lui écorchait d'autant plus les oreilles.

"Tu es excellent." répondit-il d'assez bonne grâce. "Surtout pour un enfant. Il va falloir que je révise mes stratégies."

"Je ne suis pas si jeune !"

Enfant était certainement un peu exagéré, mais Grantaire avait vint-cinq ans, et considérer comme infiniment éloigné l'âge de son adolescence était une activité standard chez ses condisciples. Il choisit de viser plutôt plus haut, parce que la conversation l'intéressait plus que la réponse. "Quel âge as-tu ? Dix-huit ans ?"

"J'ai vingt-et-un ans." répondit Enjolras avec assurance. "Si je n'avais pas eu de chance au tirage au sort, je ferais partie de la singerie qui nous vole actuellement le noble nom de Garde Nationale, et il faut bien que j'apprenne la guerre au moins aussi bien que ceux qui se battent pour Charles X contre leur gré. Sous la Convention, je voterais."

Cela aurait dû sembler encore gamin, de clamer sa majorité en fonction d'un système politique qui n'existait plus depuis longtemps, mais même Grantaire pouvait comprendre qu'Enjolras ne l'avait pas choisi pour cela, et qu'il aurait été déplacé de le sous-entendre. Il était terrible comme une obsession bizarre pouvait mener à être pris au sérieux.

"Et je n'attendrai pas," continua-t-il, "d'hériter de mon père ou d'avoir trente ans pour pouvoir compter pour la France."

Grantaire enregistra. Si cela suffisait pour qu'il vote, c'est que la famille avait de l'argent, beaucoup d'argent tellement le cens était élevé.

"Si tu rétablis le droit de vote pour tous," lança-t-il sur le ton de la plaisanterie, "Je voterai pour toi, où que tu te présentes."

Certaines personnes ne savaient pas réagir aux amusements, ou aux compliments, ou les deux, car Enjolras fronça les sourcils et répondit "Tu ne connais même pas les détails de mes opinions encore."

"Tu es l'ami de Courfeyrac. Est-ce que ce n'est pas assez ?"

"Non !"

Grantaire rit, parce qu'il n'y avait pas idée de prendre tellement au sérieux une conversation basée sur une prémisse qui n'arriverait jamais. Enjolras se renfrogna et partit s'entraîner au sabre ou quelque chose. Ce n'était pas comme si cela avait été important, comme s'il avait été vital d'avoir une revanche, pour des raisons d'honneur ou autres concepts ridicules.

De toute façon, le local allait bientôt devoir retourner à d'autres personnes, il était temps de ranger et de dissimuler tout ce qui ressemblait à une arme, et de partir boire un petit coup. Bien sûr, quand Courfeyrac proposa à Grantaire de venir le partager avec eux, il ne refusa pas. L'endroit où il buvait n'avait aucune importance non plus, et s'il avait eu quelque chose contre les républicains, cela se serait vu plus tôt ! Et il était tout à fait capable de louvoyer entre les tables et les conversations pour se concentrer sur celles qui contenaient plus d'alcool que de politique.

Le café Musain, nota Grantaire. L'alcool n'était pas mauvais ni excessivement cher. Et il doutait que les serveuses soient suffisamment patriotes pour ne réserver cela qu'aux révolutionnaires de l'arrière-salle. C'était tout près de chez lui, et il faudrait qu'il repasse ici, hors salle secrète, un de ces jours. Ou dans la salle secrète, si on le laissait entrer, pourquoi pas. Il avait connu bien pire compagnie.

Mais finalement, tout le monde finit par le quitter pour aller parler politique, et Grantaire resta seul à sa table. Seul avec sa bouteille. Là aussi, il avait connu bien pire compagnie. Il pouvait bien attendre le temps qu'ils aient fini d'éplucher les nouvelles de Grèce ou d'ailleurs. Il soupçonnait que la plupart d'entre eux ne s'y intéressaient tant que parce que, comme on le dit, la Grèce, c'était mieux avant. Alors que c'était plus une raison pour l'ignorer et se concentrer sur Zeus et Dionysos, si on avait demandé à Grantaire. Ce que personne ne faisait.

Après la fin du journal, les bourdonnements se disersifièrent, et Grantaire envisageait même de se lever pour aller les rejoindre, quand Enjolras traversa la salle.

"Puis-je m'asseoir ici ?" demanda-t-il en indiquant vaguement la place en face de celle de Grantaire.

"Les tables sont à tout le monde. Je suppose que techniquement elles appartiennent au patron de l'auberge, mais voilà. C'est pareil. Liberté individuelle qui ne lèse pas celle des autres, tout ça. Laisse-moi deviner. Tu viens pour me parler de la république et de la démocratie, n'est-ce pas ?"

"Bien entendu." répondit Enjolras, et il était scandaleux qu'il puisse éviter avec tant d'élégance une plaisanterie sur à quel point il était prévisible.

"Tu perds ton temps. Je ne crois en rien, je t'ai dit."

"Cela peut changer."

Grantaire eut un rire étouffé. "Oui, vas-y, essaie de me convaincre de quelque chose ! Essaie de gagner mon âme pour la révolution ! Je vais te faire pleurer." S'il y avait un point de sa personnalité en lequel il avait confiance, c'était sa capacité à ne croire en rien.

"Veux-tu que je pleure sur toi ?" demanda gravement Enjolras.

Peut-être qu'il plaisantait. Qu'il avait une façon très particulière de plaisanter. Cela valait mieux que de trouver son système de pensée entièrement incompréhensible.

"Parlons de démocratie, donc, parce que c'est peut-être une des illusions les plus amusantes au monde." Grantaire se sentait un peu ivre et d'excellente humeur. "Penses-tu vraiment que le peuple peut choisir un dirigeant correct ? Si oui, tu devras reconnaître qu'il a acclamé beaucoup de rois, par le passé."

"Je pense qu'il le peut, oui, et qu'il y a de nombreux exemples, pendant la République, bien sûr, mais aussi aux Etats-Unis d'Amérique. Ceux qui ont été des erreurs n'ont rien eu de plus pressé que de supprimer, justement, le droit de vote, parce qu'il pouvait leur retirer le pouvoir qu'il leur avait donné. Telle est sa puissance. Le peuple peut se tromper. Mais il peut aussi reconnaître ses erreurs, ce que ne fera jamais le hasard, ce que fera encore moins un système de pouvoir basé sur le privilège et le mépris."

"Même si la plus grande partie de ceux qui choisissent sont des imbéciles, uniquement obsédés par leur intérêt personnel, ou les deux ?"

"Les intérêts personnels, quand chacun a une voix, s'annulent les uns les autres. Seule reste la direction dominante..."

"...il est trop tard dans la soirée pour les statistiques..."

"...qui est la volonté du peuple, et qui est sacrée...

"...trop tard pour la théologie aussi, même si effectivement c'est le seul moyen qui permette d'apporter des justifications..."

"...et les intérêts personnels ne sont pas une mauvaise chose. Il n'y a pas de notion d'intérêt général sinon. Ce qui est nouveau, c'est que celui d'un paysan compte autant que celui d'un marquis. Et dans ce cas, faire quelque chose pour toi devient faire quelque chose pour le peuple."

"Alors pourquoi le peuple ne passe-t-il pas son temps à faire des grandes choses, pourquoi préfère-t-il aller boire ses malheurs ?"

"C'est le peuple qui a renversé Louis XVI. Je suppose que pour toi c'est une preuve de bêtise supplémentaire ?"

"Tu rends cette réponse tentante, mais non. Ce n'est pas parce que je ne suis pas républicain que je suis royaliste. Mais pour moi, cela montre qu'ils avaient faim, pas qu'ils avaient une opinion sur le système. C'est une forme de sacré dont tu parlais tout à l'heure, je pense ? La sainteté par le martyre ? Quel malheur qu'on ne puisse pas trouver une aussi jolie communion sur un sujet consensuel en rendant le peuple heureux. Ou as-tu prévu de rendre le peuple heureux ? J'ai peut-être sauté un peu trop vite à cette conclusion-là. Vive le malheur et la faim qui rendent les gens nobles et révolutionnaires !"

Courfeyrac arriva à ce moment, s'installa à la table, sur le côté, à égale distance d'Enjolras et Grantaire.

"Tu as quelque chose à me dire ?" demanda Enjolras. "Ou à Grantaire, peut-être ?"

"Oh noooon." répondit Courfeyrac en souriant. "Je viens juste pour écouter la discussion. Cela promet d'être épique."

"Comme quand tu m'as présenté Combeferre ?" répondit Enjolras, souriant aussi.

"Un peu plus sportif, je suppose."

Enjolras se retourna vers Grantaire et poursuivit comme s'ils n'avaient pas été interrompus du tout, comme si son attention n'avait été que sur lui depuis le début. "Le peuple de France avait faim depuis longtemps. Ce qui l'a réveillé est de remplir les cahiers de doléances pour les Etats Généraux. C'est le principe de la démocratie. Savoir que son opinion va compter donne au peuple une nouvelle dignité, un nouveau sens des responsabilités. Voir que tu peux faire des grandes choses donne envie de les faire. Bien sûr, on peut aussi ne suivre que son intérêt personnel, mais il ne donne pas cette impression d'une potentialité entièrement neuve, de pouvoir faire changer les choses." Il regarda Grantaire avec douceur. "Pardon si c'est une question personnelle, mais connais-tu cela ? Cette impression que ce que tu fais compte ?"

"Non." répondit sèchement Grantaire. Il n'avait pas besoin de pitié, et surtout pas besoin qu'on lui dise à quel point vivre dans une illusion était merveilleux. Il avait le vin pour cela, merci. "Et le peuple dont tu parles ? Je le connais mieux que toi. J'aimerais pouvoir t'accuser d'hypocrisie, mais je ne le pense même pas. C'est juste une question de communauté de goûts. Tu peux croire, et peut-être même que tu n'es pas un imbécile égoïste." C'était un aveu audacieux, et Grantaire ne se pardonnait de l'avoir lancé que parce qu'il devenait trop agressif. "Mais les gens du peuple ne sont pas comme toi."

"Peut-être. Cela reste une affirmation hardie, une croyance aussi difficile à démontrer que les miennes dont tu te moques." Enjolras se pencha vers lui, et Grantaire eut l'impression de voir chaque détail des cheveux légers qui lui flottaient sur le front, de l'ombre de ses longs cils sur ses yeux bleus de ciel. "J'ai foi dans le peuple."

Après la conversation qu'ils venaient d'avoir, Grantaire aurait presque pu penser qu'Enjolras affirmait avoir foi en lui. Cela l'aurait fait rire, s'il n'avait pas ressenti pas un frisson glacial dans le dos. Il était temps de finir de le décevoir tout de suite.

"Tu n'es qu'un enfant." dit-il encore, avant de boire un tiers de sa bouteille d'un coup.

"Tu utilises beaucoup cet argument. A mon âge, que faisais-tu ? Qu'as-tu fait de ta vie ?"

Grantaire ne pouvait pas vraiment se plaindre maintenant si on lui répondait avec des attaques personnelles, n'est-ce pas ?

"Parlons comme des adultes." réprit Enjolras d'une voix plus douce. "Tout ceci n'a rien à voir avec notre âge."

"Pour parler honnêtement, Grantaire a cotoyé plus de filles." répondit gaiement Courfeyrac. Grantaire avait oublié qu'il était là, et ce n'était pas la meilleure façon de venir à la rescousse. Il était trop ivre pour garder ses pensées pour lui, et lui lança un regard meurtrier. "S'il te plait. Tu l'as bien regardé ? Même si c'était vrai, il me rattraperait d'ici quelques mois."

Sauf que là, c'était Enjolras qui se mettait à rougir. Et c'était peut-être une bonne occasion de sortir des eaux troubles de la politique, et peut-être même de ramener la conversation sur un terrain sympathique. "A moins que tu préfères être amoureux, bien sûr." ajoute Grantaire, plus jovialement. "Aucun mal à cela." Il se retint même de dire "à ton âge", c'est dire s'il était conciliant.

"Je ne suis amoureux que de la révolution !" s'exclama Enjolras.

Il rougissait très fort maintenant, comme quelqu'un qui venait de se rendre compte qu'il venait de dire quelque chose de totalement ridicule... ou comme quelqu'un qui venait de dévoiler aux yeux du monde son premier amour. Grantaire n'en était même pas totalement sûr.

Grantaire leva son verre.

"Sais-tu," articula-t-il enfin, "que ce rougissement est adorable ? N'importe quelle fille, devant ce visage et cette déclaration, aurait suffisamment de pitié et suffisamment peu de vertu pour tout t'accorder. Mais la révolution ne sera pas si généreuse, j'en ai l'intuition. Elle te prendra tout, et elle rira de toi."

Enjolras, et peut-être même Courfeyrac, étaient en train de lancer des contre-arguments, mais Grantaire ne les entendait plus, complètement ivre, enfin. Il continua à pérorer, généralisant aux cruelles maîtresses en général, souvent meurtrières de surcroît, des origines à nos jours, jusqu'à réaliser qu'il était seul.

Alors c'était ainsi ? Il avait fini de le dégoûter ? Tant mieux.

Et cette impression de regret ne voulait sans doute rien dire du tout.

Tags: *fic, fandom:les misérables, genre:gen-ish
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