Les divagations de Nelja (flo_nelja) wrote,
Les divagations de Nelja
flo_nelja

Contes (mes traumatismes d'enfance) - encore et toujours

Aujourd'hui, La fleur de fougère de Jozef Ignacy Kraszewski.

C'est dans le recueil Les plus beaux récits merveilleux qu'on m'a offert dans mon enfance. Les dessins sont superbes et j'aimais beaucoup certaines histoires. Il ne manque pas de contes déprimants (Le Géant égoïste, La Tirelire, Le petit poisson d'or), mais c'est celui-là qui est resté avec moi.

Moins horreur que la dernière fois (encore, que, au début...). Plus horreur psychologique, et surtout ultra-déprimant.



Tout d'abord, le conte admet totalement que les fougères n'ont pas de fleurs IRL ; ils commencent par décrire cette fleur mythique, qui ne fleurit que la nuit de la Saint-Jean, sur une seule fougère dans toute la forêt. Et plein de petits bonus avec des "on dit" sur la façon de la choper. Pourquoi le faire ? Parce que celui qui la trouvera aura tous ses souhaits exaucés.

On nous présente ensuite le héros, Jean le Curieux, qui entend une fois l'histoire de la fleur et devient obsédé par cette quête. Aussi, à la prochaine nuit de la Saint-Jean, au lieu de faire la fête, il part au coeur de la forêt.

Mais elle est différente ce soir-là. Tous les arbres sembles immenses, une branche posée à terre est un obstacle insurmontable. Et si c'était tout ! Quelques extraits choisis :

Les fûts abattus et les souches formaient des barrières qu'ils ne parvenait ni à contourner ni à surmonter, des fourrés épais apparaissaient là où jamais il n'y en avait eu, et partout foisonnaient les orties qui le piquaient et le brûlaient. Tout autour, l'obscurité la plus profonde, des nuages sombres par-dessus la tête et au milieu de ces nuages, à tout instant, une paire d'yeux qui luisaient, qui regardaient Jean comme s'ils voulaient l'engloutir. Ils étaient jaunes, ces yeux, puis verts, rouges ou blancs, et soudain ils disparaissaient, s'éteignaient. Il y en avait beaucoup, de ces yeux : ils brillaient à gauche, à droite, en haut et en bas.

Il allait toujours, il avançait. Soudain, il fut au bord d'un marais fangeux. En faire le tour ? Pas question. Il tenta de passer - ses jambes s'enfoncèrent et s'enlisèrent. Soudain, venus on ne sait d'où, de petits îlots apparurent, et Jean se mit à bondir de l'un à l'autre. S'il s'arrêtait à peine sur un de ces îlots, il s'enfonçait sous son poids, alors Jean courait, sautait et il finit par se retrouver sain et sauf de l'autre côté de marais. En se retournant, il croyait voir en ces îlots des têtes humaines faites de boue, elles avaient l'air de lui sourire...

Puis, à la fin de la nuit...

Ce fut alors qu'il vit devant ses yeux : une fougère très haute, comme un chêne, et sur l'une de ses feuilles basses brillait une petite fleur, comme une pierre précieuse. Elle comptait cinq pétales d'or autour d'un oeil qui avait l'air de sourire et qui tournait comme une roue de moulin. Le coeur de Jean se mit à battre la chamade. Déjà il tendait la main pour la cueillir lorsque, quelque part au moin, un coq chanta. La fleur ouvrit son oeil tout grand, lança une lueur et s'éteignit. Un grand rire éclata, tout autour de Jean qui ne savait pas s'il s'agissait du bruissement des feuilles ou du coassement des grenouilles, car la tête lui tournait, ses jambes se dérobaient, et déjà il s'affalait sur le sol, évanoui.

Louze.
Jean se fait retrouver dans la forêt à moitié mort, sauver de justesse, mais déjà, il ne pense qu'à la façon dont il va réessayer l'an prochain.

Il le fait, donc, et il se retrouve encore pris dans un paysage fantasmagorique, pas le même que la dernière fois, ceci dit. Une mer de fougères, mais sans aucune fleur.

Au début les fougères lui montaient à la cheville, puis aux genoux, puis à la ceinture et même jusqu'au cou. Jean s'enfonçait toujours plus avant, jusqu'à en avoir plus haut que lui. Ces fougères murmuraient comme la mer, et dans ce bruissement on croyait entendre à la fois des rires et des pleurs. La fougère sur laquelle Jean marchait crépitait, celle qu'il touchait, on aurait dit que du sang s'en écoulait...

Et comme la dernière fois, au moment où il la voit, le coq chante. Cette fois, pendant qu'il s'est endormi de fatigue, il rêve de la fleur qui le provoque, lui tire la langue.

Troisième année ! Cette fois, le bois est exactement tel qu'il le connaît... à la différence que toutes les fougères ont disparu ou sont mortes. Il cherche partout... et la troisième fois est la bonne, comme souvent dans les contes. (Si vous pensiez que c'était l'histoire d'un homme qui consacre sa vie à chercher quelque chose qui n'existe pas : non, là, on était dans la moitié non-glauque.)

Il plaça la fleur sur son sein, la pressa contre son coeur... Ce fut alors qu'il entendit une voix qui lui dit.
"Tu m'as conquise, c'est ta chance. Mais souviens-toi que celui qui possède la fleur de fougère peut avoir tout ce qu'il désire, il lui suffit de le souhaiter, mais il ne peut jamais, avec personne, partager bonheur."


C'est la clause qui gache tout, mais au début, Jean ne s'en rend pas compte. Quand il sort de la forêt, c'est dans un endroit qu'il ne connaît pas mais dont il est le maître, avec palais, carosse, serviteurs, etc... et il se prépare à jouir de la vie.

Juste, à un moment, il a un remords.

Jean se dit :
"Dieu bon, si je pouvais seulement envoyer une poignée de cette richesse à mon père et ma mère, à mes frères et mes soeurs, pour qu'ils s'achètent un bout de terrain et quelques têtes de bétail ! Quelle joie ce serait !"
Mais Jean savait fort bien qu'il ne pouvait partager son bonheur avec personne, sinon il perdrait tout.
"Mon Dieu, se dit-il alors, pourquoi devrais-je me soucier des autres, pourquoi devrais-je les aider ? Est-ce que les autres ne sont pas aussi doués de raison ? N'ont-ils point de mains ? Que chacun aille à la recherche de la fleur de fougère, que chacun tire son plan comme j'ai tiré le mien !"


Malheureusement, au bout d'un an de plaisir, même la bonne nourriture devient fade et on se lasse des palais. Et là, Jean cherche d'autres raisons d'aimer la vie, et se rappelle qu'il a une famille.
Il monte dans son carosse, demande à être emmené près d'eux. Ils sont encore plus pauvres qu'avant - ou peut-être a-t-il juste oublié ce qu'est la pauvreté. Il essaie de se faire reconnaître, mais :

Au son de cette voix, la vieille frémit, ses yeux rougis de larmes et de fumée se levèrent sur Jean. Elle resta là, muette, puis elle secoua la tête en disant :
"Mon Jeannot ! Vous plaisantez, noble seigneur ! Jean n'est plus de ce monde. S'il était vivant, il serait venu voir ses parents depuis longtemps, et s'il possédait ce que vous avez, vous, il ne nous laisserait pas mourir de faim."


Jean meurt de honte... mais pas au moins de se décider à lui donner une pièce d'or et ainsi perdre tout ce qu'il possède.
(Cette fleur en fougère est vraiment ignoble, en tant qu'artefact corrupteur qui n'a même pas besoin de mensonges ou d'influence psi)

Il rentre dans son palais, fait fouetter quelques serviteurs pour se distraire... mais au bout d'un an, il revient vers la chaumière qu'il ne peut pas oublier. Là, son petit frère lui raconte que son père est mort, que sa mère est au lit, malade.

Il hésite un instant à lui donner de l'argent... mais la maladie est au point qu'il ne pourrait qu'adoucir ses derniers jours, pas la sauver. Et il recule encore au dernier moment. Après une autre année où la culpabilité le ronge en continue, il revient, trouve la maison.

Ce fut alors qu'un mendiant, qui restait là à le regarder, contre la clôture, l'appela :
"Que cherchez-vous ici, noble seigneur ? La chaumière est vide, tout ses habitants sont morts de misère, de faim et de maladie."
Jean en fut soudain pétrifié. Le riche Jean le Curieux restait sur le seuil de sa chaumière natale. Il restait figé, sans un mot.
"C'est de ma faute s'ils ont tous péri, finit-il par dire à mi-voix. Que je périsse donc aussi !"
Il avait à peine dit cela - qui était un souhait exprimé - que la terre s'entrouvrit et que le malheureux riche s'y engloutit.
Avec lui, la fleur de fougère était aussi enterrée. Elle disparut alors de la surface de la terre, pour ne jamais plus - par bonheur - y remonter.




Cette entrée a été crosspostée au http://flo-nelja.dreamwidth.org/414760.html. Commentez où vous voulez.
Tags: contes traumatisants, fandom:contes
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