Les divagations de Nelja (flo_nelja) wrote,
Les divagations de Nelja
flo_nelja

Meta - les couples stables dans la fiction

Lors du mème du meta, jainas m'a demandé, en gros, ce que je pensais des raisons de la sous-représentation des couples stables et fonctionnels dans les oeuvres de fiction.


Aaaah, j'ai un gros faible pour les couples Happily Married... :-)

Il y en a plus que ceux que tu cites, quand même ! Personnellement, j'ai un gros faible pour Arthur et Molly dans Harry Potter, Gomez et Morticia dans The Addams Family, Jonathan et Arabella dans Jonathan Strange & Mr Norrell, Anja et Donald dans Gunnerkrigg Court, Reed Richards et Sue Storm-Richards dans Fantastic Four, et encore, je ne parle que de ceux que je shippe fort... il y a plus d'exemples dans la page mentionnée plus haut.

Mais justement parce que j'adore ça, je suis d'accord que c'est trop rare en fiction à mon goût. (Surtout quand le schéma alternatif est "ils sont attirés l'un par l'autre dès le début, mais par la suite de multiple malentendus, bloquages psychologiques, artifices de scénario et errements, ils ne se mettent ensemble qu'à la toute fin". Dans 95% des cas, l'auteur ne réussit pas à me faire croire que les malentendus et les bloquages psychologiques vont se dissoudre d'un coup, et je reste avec le sentiment amer que le couple restera dysfonctionnel).



1) C'est difficile à écrire. Sérieusement, j'ai l'impression que même si on le veut, la tranquillité d'un couple heureux est beaucoup plus difficile à faire ressentir que l'UST, les amours à sens unique, ou les vraiment gros problèmes, où on peut beaucoup plus facilement placer une image idéalisée de l'amour, justement. Mais décrire un couple heureux, en évitant l'écueil du couple parfait qui passe son temps à se dire son amour, l'écueil opposé des disputes perpétuelles qui, quoique suivies de réconciliations, nous font demander s'ils ne seraient pas plus heureux séparés, et bien sûr sans sombrer dans l'absence de toute relation onscreen non plus (*)... Idéalement, ça serait bien que leur amour aide à régler plus de problèmes/apaiser plus de souffrances qu'il en crée, mais si on va trop loin dans ce sens-là, est-ce que ça ne risque pas de ressembler à de la dépendance plutôt qu'à de l'amour entre deux individus qui pourraient exister séparément ? Comment réconciier un idéal de bonheur et des faiblesses qui permettent l'identification ?
Il y a des couples que j'aimais avant qu'ils deviennent canon, mais qui m'ont déçue ensuite. Est-ce que ne mettre ensemble le couple principal qu'à la dernière seconde d'une histoire ne permet pas de permettre à chaque lecteur de mettre son idée du bonheur conjugal, plutôt que de risquer de s'aliéner une partie des spectateurs qui pensent que non, ils ne voyaient pas du tout la dynamique comme ça ? Ca ne veut pas dire du tout que j'approuve cette solution de facilité, mais il faut être conscient du risque. Certaines séries ont perdu leur public après avoir collé leurs personnages ensemble, et d'autres sont même effectivement devenues moins bonnes. Parfois, il vaut mieux ne pas écrire du tout quelque chose que l'écrire mal.
Mais parfois, on se dit que beaucoup d'auteurs n'essaient pas très fort. Ou n'ont pas le courage de leurs opinions.

Ne pas essayer de montrer un couple heureux, c'est ne pas risquer de déplaire aux idéalistes roses qui pensent que si on est heureux, il n'y a forcément rien à raconter qui n'ait déjà été dit cent fois, que "les gens heureux n'ont pas d'histoire", que "les gens qui s'aiment sount toujours un peu les mêmes", que "les familles heureuses se ressemblent toutes" (Tolstoi. Oui, c'est un vieux cliché, et défendu par des gens de talent) et que non, ils ne devraient pas se disputer pour des choses quotidiennes.
C'est ne pas risquer non plus de déplaire aux cyniques qui pensent que tout tourne forcément mal et fuiraient en traitant de "neuneu" une série où les personnages principaux n'ont pas de problèmes internes et réussissent à surmonter aussi bien les grosses menaces externes que les petites contrariétés quotidiennes grâce à un amour basé sur la compréhension et le soutien.
En bref, l'amour heureux est un grand mystère, et quelque chose de très important pour beaucoup de gens, et essayer de déterminer à quoi il ressemble, c'est presque aussi polémique que de déterminer quelle religion est vraie. ^^ Autant rester dans le flou, commercialement. ^^ (**) Je caricature, bien sûr. Mais, pour avoir personnellement essayé, je trouve toujours que c'est difficile à rendre.

2) Dans les histoires à arc unique, où tout est planifié depuis le début jusqu'à la fin (à l'inverse des séries qui durent aussi longtemps que ça marche, télé américaine, comics books ou séries d'aventures totalement indépendantes dans le même monde), le scénario est souvent vu comme un arc vaguement initiatique (ou, à l'inverse, une chute), où le héros sera profondément changé entre le début et la fin. Dans ce cas, un des clichés classiques, qui remonte à la nuit des temps mais est particulièrement répandu dans le cinéma hollywoodien, consiste à introduire une romance en bonus à n'importe quelle aventure, incorporée de façon plus ou moins judicieuse, et avec un parallèle symbolique. La résolution de la romance doit arriver à la fin, en même temps que la résolution du reste du scénar. C'est parfois une fin tragique, parfois on nous laisse entendre, ou même on nous dit (Aragorn et Arwen, par exemple), qu'ils vont vivre heureux jusqu'à la fin de leurs jours, mais en pratique, on ne le voit pas.
Bien sûr, il y a là une partie de la partie précédente, et du cliché "les gens heureux n'ont pas d'histoire", mais c'est aussi une raison de structure. Un héros qui a une copine dès le début, a sa relation avec elle troublée par le plot, mais finalement reste avec ? Je suis pour en voir plus, mais je comprends que du côté quête initiatique/bouleversement profond, ça serait moyennement satisfaisant. Et même s'il n'est pas avec elle dès le début (oui, je sais, mes pronoms sont orientés niveau genre, c'est la faute des statistiques), un passage de bonheur alors que le scénario global n'est toujours pas résolu est souvent symboliquement associé à de l'égoïsme/de la stagnation.

Dans les séries à plusieurs sous-arcs sans fin prédéterminée, on n'a pas ce problème. On peut avoir des persos qui se mettent ensemble à la fin d'une partie qui est une évolution en soi, et le restent ensuite. Ou même qui sont ensemble dès le début, tant que l'auteur n'insiste pas trop sur l'aspect bouleversement de ses arcs. On notera que la plupart des exemples que tu donnes sont tirés de ce genre de séries.

3) Supposons qu'un auteur talentueux ait réussi à mettre en couple deux personnages, en couple stable et fonctionnel, comme mentionné plus haut. Cela ne veut pas dire qu'ils vont le rester.
Je ne parle pas justement des auteurs qui ne savent pas les écrire, de ceux qui ne mettent un couple ensemble que pour en tuer un dans l'épisode suivant, ou les séparer cruellement et ne leur donner l'occasion de se revoir qu'après 100 épisodes de quête, ou les faire se ranger et quitter la série jusqu'au moment où on les reverra (quand ils auront des ennuis, bien sûr), ou même les faire se brouiller très vite histoire de montrer que ce n'était qu'une distraction et que nos Héros qui ont de l'UST depuis l'épisode 1 sont destinés à être le vrai, seul, couple heureux dans le dernier (comme je hais ce trope, vraiment). Mais là, je parle du cas où ils ont eu pas mal d'épisodes/de pages à être heureux.
He bien même cela ne les protège pas. Parce que beaucoup de scénaristes préfèrent écrire des relations qui changent sans cesse, pour surprendre, ou tout simplement par goût de la variété. Il y a, en gros, trois possibilités.
- En tuer un. Particulièrement utilisé dans les séries qui ont de toute façon un fort taux de mortalité. Ca permet de faire de l'angst absolument palpable, parce qu'on sait qu'ils étaient importants l'un pour l'autre. Et même en dehors de ça, quand on veut frapper un gros coup en tuant un perso, ça a plus tendance à tomber sur les persos dont on a l'impression que, d'une façon ou d'une autre, leur situation était "stagnante" et qu'on a fini de les explorer, et les couples heureux sont les premières victimes.
- Les faire casser. A l'incontestable avantage du réalisme statistique. En particulier pour les histoires faisant intervenir des lycéens ou autres jeunes, parce que le cliché "le premier amour est toujours le dernier" est tout aussi énervant que "il n'y a pas de couples heureux". Mais bon, un ou deux divorces entre adultes, ce n'est pas absurde non plus. Ca peut être très mal fait. Quand le couple était vraiment bien écrit en tant que couple heureux, c'est difficile d'imaginer des raisons de les faire casser sans écrire au moins un des deux comme un connard. S'il ne l'était pas, on se demande encore plus ensuite pourquoi ils se sont mis ensemble à la base.
Quand c'est bien fait, et que leur moment de bonheur a été suffisamment long, ça me satisfait tout autant qu'un vrai couple durable, en fait (exemple : la plus grande partie des couples du début de Buffy, qui, pour moi, réussissent justement très bien à éviter le "ils devraient rester ensemble" autant que le "mais pourquoi se sont-ils mis ensemble en premier lieu ?")
- Leur faire avoir des enfants. A l'avantage qu'au fur et à mesure qu'ils grandiront, les différentes situations familiales dans lesquelles ils vont se trouver changeront toutes seules sans avoir besoin de faire aucun effort. :-) En pratique, des enfants servent souvent de paratonnerre à problèmes, dans un couple. L'instabilité inhérente assure la stabilité du reste. ^^
Inconvénient : le dernier point est vrai narrativement, il est souvent faux au niveau statistique et assez dérangeant au niveau message.
Autre inconvénient : dans les séries d'action un peu hardcore ou de bastons à grande échelle, comment gérer un petit enfant ? Si les persos vont affronter le mal en l'emmenant dans un porte-bébé, ils sont souvent inconscients. S'ils le laissent à la garde de quelqu'un d'autre, ils passent pour de mauvais parents. S'ils arrêtent de combattre le mal... hum, outre que dans ce cas, très souvent, en pratique la série s'arrête, même quand ce n'est pas le cas on a souvent un message moral très discutable. Surtout si la femme est la seule à arrêter.

On notera que deux de ces trois méthodes cassent le couple, et que la troisième à d'autres problèmes. Personnellement, si la partie romance stable et fonctionnelle d'un couple est décrite de façon profonde, riche et sur la durée, j'ai presque tendance à les mettre plus dans la catégorie "couples heureux", même s'ils se terminent par la mort ou la séparation, tant que c'est bien fait. Je ne veux pas que ce soit oublié ou négligé, bien sûr, et une période de "deuil" est bienvenue, mais je ne demande pas non plus que ça l'obsède toute sa vie. J'ai connu dans la vraie vie des gens qui avaient eu successivement plusieurs relations longue, stables et fonctionnelles. En fiction, c'est encore beaucoup plus rare que d'en avoir une.




1) Le héros
A peu près tout ce que j'ai dit s'applique : il est bon que la situation initiale du héros soit différente de sa situation finale. Il est bon que la romance soit au moins un peu liée au reste du scénario. Ca laisse bien peu de place à la stabilité dans les couples.
A tout ce que j'ai explique dans la première partie, j'ajoute que souvent, il y a une certaine idéologie qui dit que se mettre enfin ensemble exige souvent d'être profondément, certainement amoureux. Un couple qui se met ensemble parce qu'ils se plaisent et qui se dit que l'amour peut venir avec le temps... ça marche en pratique, ça ne le fait pas en fiction. C'est dommage, parce que "ils se plaisent -> ils se mettent ensemble -> ils apprennent à se connaître -> ils tombent amoureux" me semble tout aussi plausible que "ils se plaisent -> ils apprennent à se connaître -> ils tombent amoureux -> ils se mettent ensemble". Peut-être un reste d'idéologie conservatrice où "pas avant l'amour" remplace "pas assez le mariage" ? les couples qui commencent comme ça sont en général décrits comme cheap, presque toujours condamnés à mal finir. Enfin, tu me diras, c'est du hors-sujet, là je parle plus de couples établis que de couples établis et vraiment profondément heureux. Ce qui n'empêche pas que la forme intermédiaire "ils se plaisent -> ils s'aiment -> ils se mettent ensemble -> ils apprennent à se connaître -> ils s'aiment encore plus/s'aiment toujours autant alors que ce n'était pas gagné" est très rare aussi, alors que je n'ai pas une impression de contradiction des schémas narratifs.
Ca existe, quand même ! C'est une des raisons de mon affection pour des mangas comme KareKano ou Gokinjo ! Ou pour les Fantastic Four en comics ! C'est tellement rare, comme schéma ! J'aime en particulier les couples héroïques, quand ça arrive dans un scénario d'action/aventure.
J'en suis au point où même un cas où ils se mettent ensemble aux deux tiers/trois quarts de l'histoire me semblent rafraîchissants par rapport à la toute fin...

2) Les amis de héros
Avoir les amis du héros qui filent le parfait amour alors que lui n'est pas capable de se choper une copine, ça serait montrer, d'une certaine façon, que le héros n'est pas assez bon, n'est-ce pas ? *ironie* Ca ne la fait pas, pour un héros...
Ceci dit, les séries où le héros est, effectivement, montré comme quelqu'un qui n'est pas doué niveau romance, cela peut faire un contraste utile qui le souligne encore. Je pense à Junko et Takashi dans Nana, par exemple. Wash et Zoe dans Firefly ont aussi un peu de cet aspect-là, même si c'est plus complexe. La notion d'un unique perso principal est floue, dans Firefly. Mais en fait, ça marche aussi comme ça dans un grand groupe, un couple heureux pour souligner la difficultés de tous les autres à tenir.
Ca marche aussi bien pour les persos très secondaires, qu'on ne voit que de temps en temps, et où le "ils n'évoluent pas" n'est pas un problème.

3) Les parents de héros
Souvent, les héros ont un quelconque problème familial : ils sont orphelins, leurs parents sont divorcés, ou bien maléfiques, enfin, les possibilités sont infinies.
S'ils sont adultes et n'ont pas de problèmes familiaux, il y a des chances pour que la famille soit à peine mentionnée, au moins dans les séries de type aventure. S'ils sont ados, le problème, c'est qu'une famille trop heureuse et trop proche d'eux pourrait les aider à résoudre leur problème, et leur prendre une partie de la gloire, ce qui ne la ferait pas, pour une héros (je suis ironique à nouveau). Mais si la famille du héros est heureuse, le traite bien, et que c'est lui qui s'éloigne d'eux, ne va-t-il pas passer pour un ingrat ? Vraiment, une famille désunie a plus de facilités de narration, en plus de faire plaindre le héros. ^^;;
Malgré tout cela, et à cause de ce que je disais tout à l'heure sur la stabilité des couples avec enfants, les parents de héros, dans une histoire, sont finalement ceux qui ont le plus de chances d'entrer dans cette catégorie. ^^ Une bonne partie de mes exemples viennent de cette catégorie. En particulier, dans les histoires pour jeunes de vie quotidienne dont les héros sont des enfants, au moins l'un d'entre eux a en général une famille traditionnelle et heureuse.

4) Les méchants
Les méchants ne peuvent pas être heureux en amour, n'est-ce pas ? ^^
C'est vrai que très souvent, on est dans un des cas suivants :
- les méchants sont méchants justement parce qu'ils sont malheureux en amour et traumatisés
- ils sont tellement méchants par nature, pas seulement pour des raisons rationnelles, que même s'ils sont en couple, ce sera malsain, ils se feront souffrir. On peut rajouter "et leur sexualité sera perverse", s'il faut pousser dans les clichés ;-) Souvent, c'est sado-masochiste, ou inégalitaire d'une quelconque façon. Un autre classique : même s'ils s'aiment, ils sont en relation libre et tripotent tout ce qui passe, ; ne serait-ce que penser à l'amour ou en parler serait contraire à leurs principes de méchanceté.
- Même s'ils arrivaient, par miracle, à atteindre une relation heureuse et stable, l'histoire finira mal pour eux, car ce sont des méchants. Un des deux se fera tuer. S'ils avaient droit au bonheur, ça ne serait tout simplement pas moral. ^^
- Dans une série humoristique, on peut peut-être trouver des couples de méchants qui s'aiment profondément dans la méchanceté, mais dans ce cas-là, ce sera de l'humour parodique des relations fleur bleue, avec un twist. Ca ne sera pas une relation mature et psychologiquement réaliste comme on en cherche.
(Argh, je pensais pouvoir trouver une ou deux exceptions, mais non, pas une. Si quelqu'un a lu jusque-là, passe par là, et a une idée... bon, ceci dit, mon amour pour les couples heureux et les schémas rares fait que même si un couple de méchants tombe dans un de ces travers, il y a des chances pour que je l'aime quand même, si ce n'est pas excessif)


J'espère que ceci n'est pas trop long, et surtout que ça n'apparaît pas trop jeté en vrac. Mon plan est un peu primitif. N'hésitez pas à me le dire si vous pensez que j'ai oubié des cas, ou si vous avez de bons exemples.
Aussi, l'article s'applique principalement à la fiction populaire. Si c'est très différent dans la littérature réaliste moderne, dites-moi !

[EDIT]

(*) Encore que certains auteurs le font. Représenter deux personnes qui ont manifestement beaucoup d'affection et de respect l'un pour l'autre, se contenter de subtext et de gestes ambigus, et ne révéler "ils étaient vraiment ensemble" que quand l'un des deux meurt ou a un autre gros problème... souvent justifié par le fait qu'ils devaient cacher leur relation aux yeux du monde/du narrateur. Je n'arrive pas à déterminer à quel degré c'est de la triche et à que degré c'est brillant. Je suppose que ça dépend de comment c'est fait.

(**) La comparaison religieuse est peut-être un peu excessive, j'aurais mieux fait d'utiliser une comparaison politique. C'est beaucoup plus facile d'inspirer au lecteur de la sympathie pour des rebelles qui luttent contre un gouvernement injuste, que de décrire le gouvernement plus juste qu'ils instaureront ensuite, sans idéaliser trop et sans choquer plusieurs idéologies politiques et sociales, même modérées.
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