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Fic - 10 choix - Gravity Falls - Bill/Ford - Les divagations de Nelja [entries|archive|friends|userinfo]
Les divagations de Nelja

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Fic - 10 choix - Gravity Falls - Bill/Ford [Jun. 5th, 2016|10:22 am]
Les divagations de Nelja
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Titre : De l'autre côté de l'éternité
Auteur : [personal profile] flo_nelja
Fandom : Gravity Falls
Personnages : Bill/Ford
Genre : Romance dark
Résumé : C'est une cruelle surprise qui attend Ford après sa mort. Peut-être aurait-il dû s'y attendre. Peut-être s'y fera-t-il, même si c'est la dernière chose qu'il voudrait.
Rating : R
Disclaimer : Tout appartient à Alex Hirsch
Nombre de mots : ~15000 (ce post ne contient que la première partie)
Avertissements : Spoilers sur toute la série. Beaucoup de mention de mort (vu le sujet), et un gros avertissement pour romance malgré des comportements abusifs. Ecrit pour le thème "Eternel" de [community profile] 10_choix.



Bill a prédit autrefois qu'il mourrait d'une attaque cardiaque à 92 ans. Pourtant, même aux temps où il avait toute confiance en lui, Ford n'y a jamais vraiment cru. Il affrontait toujours les dangers avec la conscience qu'il pouvait y mourir.

Cela change le jour où il fête ses 92 ans, pourtant.

Dipper, Mabel et leurs enfants sont auprès de lui (Fiddleford lui manque douloureusement, et surtout Stan, comme l'année précédente, comme celle d'encore avant). Et il sent qu'il va mourir cette année.

Cela ne le chagrine pas. Il a vécu longtemps et a fait tout ce qu'il désirait de sa vie, et plus. Même l'idée que Bill aura eu raison a cessé de le travailler. Tout cela est loin derrière lui. Il se sent suffisamment en paix pour ne pas laisser de fantôme, pour juste disparaître.

Il vit encore quatre mois et cinq jours. Il est très fatigué. Ses os craquent, et tout son corps lui fait mal, à passer ses nuits dans un demi-sommeil hanté. Heureusement, pendant qu'il est éveillé, son esprit reste presque intact. Une dégenerescence mentale est ce qu'il craignait le plus.

La douleur est aiguë, mais brève, et il se sent mourir.

"He bien he bien he bien he bien he bien he bien. Stanford Pines. Je t'attendais justement aujourd'hui."

Ford Pines n'a jamais pratiqué un scepticisme excessif. Il n'a pas cru aveuglément à toutes les histoires surnaturelles qu'il entendait, non, mais il a cherché et rassemblé toutes les preuves qu'il pouvait, dans le but de confirmer ou d'infirmer chaque potentialité en gardant un esprit scientifique.

Il n'a jamais eu de raison, jusqu'à aujourd'hui, de croire à l'enfer.




Le ciel est noir, veiné de rouge, strié d'éclairs. Comme dans le monde des rêves autrefois, Ford n'arrive pas à distinguer de sol, mais se tient debout sans peine. Plus facilement, à vrai dire, qu'il se levait dans les dernières années de sa vie.

Et Bill se tient en face de lui.

"Alors tu étais le Diable, le vrai ?" demande Ford d'une voix qu'il parvient à garder ferme. Il pensait s'être libéré de lui quand il avait aidé à sauver le monde. Mais il ne le méritait sans doute pas. Il a fait assez de mal dans sa vie, et il en a réparé autant qu'il pouvait, mais trop tard.

A vrai dire, il est surpris que son corps ne se torde pas déjà de douleur, dans les flammes, ou dans les décharges électriques qu'il connaît déjà, que son corps n'a jamais vraiment oubliées.

"Pfffff, je ne voudrais pas. Ce type est un tel loser. Non, ta présence ici n'a rien à voir avec une quelconque morale humaine ou même d'ailleurs."

Bill étend ses deux mains, saisit Ford par les épaules. Sa voix est solennelle quand il poursuit, presque triste. "Tu m'appartiens, Sixer. As-tu vraiment oublié cela ? Tu t'es donné à moi jusqu'à la fin des temps, tu as promis ! Tu m'as dénié ton corps avec cette plaque de métal, et ton coeur je ne sais pas comment, mais ton âme est à moi !"

Ford sent Bill le secouer par les épaules. On dirait que les âmes, ou quoi qu'il puisse être maintenant, ont gardé la capacité de ressentir. Il ne fait pas vraiment attention, se demande juste quand la torture va commencer - une autre torture que simplement d'être avec lui. C'est injuste. On donne son âme à un démon, et il n'y a plus aucun espoir de retour. Sa surprise initiale s'est déjà dissipée. Une partie de lui le savait.

Bill se rapproche de lui, l'oeil si proche de son visage, et l'embrasse avec fureur, une immense langue sur ses yeux et ses joues, sur ses lèvres, dans sa bouche.

Ford lui assène un coup de poing, le plus fort qu'il peut, juste à l'endroit où est son noeud papillon. Le corps de Bill est trop élastique pour que le contact soit satisfaisant, mais Ford le sent reculer sous le choc. Son coup a fait quelque chose.

C'est comme une fureur qui s'empare de lui. Il saisit Bill par les côtés, l'arrache de son visage. Il le jette à terre, l'écrase de ses genoux, commence à le marteler de coups de poing, maintenant qu'il a un appui. Il saisit un de ses bras, le plaque au sol et le tord de façon qu'il espère douloureuse. De son autre main, il glisse ses doigts sous la pupille fermée, y enfonce ses ongles et ses doigts crispés. La matière gluante est peut-être un oeil, peut-être encore l'intérieur d'une bouche, il s'en moque.

A la fin, quand il s'est défait sur lui de toutes les frustrations - non, d'une infime partie des frustrations - qu'il a accumulées pendant toutes ces années, il se retrouve à haleter bruyamment, au dessus de Bill. Il lui a arraché une main et il est quasiment certain d'avoir mordu son chapeau.

La respiration de Bill - pourquoi respirent-ils au fait ? Ils sont morts ! - est hachée aussi, résonne dans l'espace vide.

"Fordsy..." murmure le triangle d'une voix extasiée. "Tu m'as tellement manqué..."

Son corps commence déjà à se reconstituer. Ford sent sa satisfaction insondable lentement retomber.

"Tu te moques de moi." gronde-t-il. Il n'est pas là pour que Bill puisse jouer à nouveau avec lui comme avec un chiot, lui laisser un petit plaisir pour marquer sa supériorité. Ou plutôt, si, et l'idée le met en fureur. "Tu ne sens rien, n'est-ce pas ?"

"Plus que dans le monde des rêves." dit Bill avec délices. "Oh, tu ne te rappelles pas à quel point j'aimais la douleur ? Cela fait longtemps que je veux te laisser faire ça."

La colère de Ford s'enflamme à nouveau, mais une idée lui vient à l'esprit. Il faut qu'il la teste. Le résultat n'en sera pas définitif, mais ce sera des données.

Il se concentre, et le ciel infernal devient bleu - un bleu sombre de nuit qui s'approche, mais toujours du bleu.

Peut-être - peut-être, il sait si bien jouer - Bill n'est-t-il pas le maître ici. Peut-être Ford a-t-il une part de pouvoir. Et l'idée qu'il va devoir décider comment l'utiliser, que son sombre destin n'est pas encore totalement fixé par un démon, loin de le réconforter, le panique plus encore.




"Où sommes-nous ?" demande Ford. "Ce n'est pas ton royaume. Tu n'as pas tout pouvoir ici."

Il s'est écarté de Bill, lui tourne maintenant le dos, assis à terre. Il se sent suffisamment épuisé pour que cela puisse passer pour de l'apaisement. Il n'a pas l'intention de croire ce que Bill va dire, juste d'en tenir compte pour trouver la vérité.

"C'est vraiment moi qui dois te rappeler que j'ai perdu, par ta faute et celle de ton frère la tête de cochon ? Si tu veux jouer à se rappeler nos humiliations, je peux jouer aussi."

Ford retient un frisson, poursuit calmement. "Sommes-nous dans ta dimension ? Celle que tu as détruite ?"

"Fordsy, tu viens juste d'arriver, et tu as déjà réussi à me rappeler que ma situation pourrait être pire ! Non, j'ai perdu, mais pas à ce point. C'est une dimension de poche. Pas de possibilité d'en sortir, mais on peut en faire ce qu'on veut !" Il tournoie, se retrouve devant Ford. "Tada !" En agitant le bras, il fait pleuvoir des jambons fumés, qui explosent à terre, laissant une impression à la fois de charcuterie de luxe et de champ de cadavres.

Ford baisse la tête. Il n'a pas l'intention de regarder.

"Tu avais prévu la date de ma mort." continue-t-il. "Vois-tu vraiment l'avenir ? Savais-tu que nous finirions ici ? Depuis le début ?"

"Non, non." répond Bill d'un ton évasif. "Je ne perçois qu'un flux de probabilités, pas des certitudes. Sinon, où serait le fun si je ne pouvais rien changer ? J'aurais pu gagner, je n'ai juste pas eu de chance. Et tu n'étais pas forcé de mourir maintenant. J'aurais pu te tuer. Ou te rendre immortel. Cela nous aurait épargné cela. Même si nous serons quand même ensemble. Ce n'est pas si mal. Cela, je l'ai su depuis que je suis ici."

Ford a un rire amer.

"Je t'ai déjà dit, Bill Cipher, que j'aurais préféré la mort à ta compagnie. J'ai eu les deux, ne retourne pas le couteau dans la plaie."

"He, mais tu n'as pas eu à m'aider à détruire le monde. Je pensais que c'était cela ton problème. Comme tu peux être blessant, Sixer..."

"Non." répond Ford durement. "Je ne peux pas."

"Allons, ne te sous-estime pas. Mais cela n'a pas à continuer. Tu m'aimais tellement autrefois. Nous pouvons recommencer. L'éternité en sera plus agréable pour nous deux."

"C'est toi qui as tout brisé." continue Ford. Il hait la façon dont il ne peut pas s'empêcher de regretter. "Certaines choses ne se réparent pas. Même avec tout le temps du monde."

"Tu es sûr ?" demande Bill.

Une tasse de thé apparaît, flottant dans l'air. Un jeu d'échecs entre eux deux.

"Es-tu sérieux ?" demande Ford. Toute sa colère est revenue. Cela fait soixante ans qu'il ne ressent plus rien pour lui, et recommencer à zéro n'est pas une option, ne l'a jamais été !

"Ou alors," continue Bill d'une voix goguenarde, "nous pouvons essayer autre chose ?"

Des petites mains effleurent les joues de Ford. Bill se serre contre lui de façon faussement affectueuse, ses cils papillonnants caressent son cou, comme des baisers minuscules. Le contact est si doux que Ford doit se forcer à le trouver déplaisant, serrant les poings à se griffer les paumes.

Une des mains de Bill descend sur sa taille, glisse vers son entrejambe.

"Arrête !" crie-t-il enfin, plus tard qu'il aurait dû.

Bien entendu, Bill n'arrête pas, le masse doucement. Comment peut-il le faire ressentir ainsi ? Ford est un vieil homme. Pas tant que ça, constate-t-il en regardant les rides peu marquées de ses mains. Il faut croire que son image personnelle est influencée par des souvenirs plus anciens.

"Il est évident que tu me veux et que je te veux." murmure Bill presque doucement. Tu as besoin de moi comme j'ai besoin de toi. Personne ne peut être seul."

"Parle pour toi." dit Ford, furieux. "Peut-être que tu as besoin d'une audience ? Quelqu'un pour apprécier tes clowneries. Je ne suis plus celui-là. Dommage que tu n'aies plus tes amis démons. Ou les humains que tu as manipulés, que dis-je, 'inspirés' avant moi."

"Oh, tu es jaloux, ça me fait plaisir ! Tu crois quoi, que je partage l'éternité avec n'importe qui ? Crois-tu que j'ai couché avec Isaac Newton ? Même s'il était intéressé je n'aurais pas voulu. Et les pythagoriciens, pouah. A la fin, je les ai tellement énervés que certains se sont suicidés, dit-on. Ca leur apprendra à préférer les triangles rectangles ! Et ce vieux Gerbert d'Aurillac ! Sais-tu qu'il a nié m'avoir adoré devant tout un concile ? Mais toi, toi tu es honnête. Tu n'as jamais été jusque-là. Personne d'autre que toi n'est ici, et je n'en voudrais pas d'autre. Tu as toujours été le meilleur, tu as toujours été spécial pour moi, même avant de me vaincre, même avant de construire le Portail. Il m'arrive de dire la vérité, il ne faut pas croire."

Il continue de le toucher, ses caresses aussi douces et mielleuses que ses mots.

"Je suis content, Fordsy !" dit-il avec un enthousiasme pétillant. "Tu n'as même pas essayé de retirer ma main."

C'est vrai, pense Ford avec amertume. Tout ceci va déjà trop loin. Il est temps d'arrêter ce jeu. Il est temps de tester ses théories et de déterminer ce qui est réel ici, quelles sont les lois de ce monde.

Il pousse avec son esprit, et le contact se rompt. Bill se retrouve devant lui, à bien un mètre de distance, semblant surpris et choqué.

"He, ne joue pas à ça !" s'exclame Bill. Le miel a disparu de sa voix. "Que crois-tu ? Je te faisais une faveur ! Toi aussi, tu es incomplet. Certainement plus que moi, gamin qui n'a même pas un siècle ! Combien de temps crois-tu vivre sans t'ennuyer avec tes souvenirs et ton savoir minuscules ?"

"Tu as fini ?" répond Ford d'un ton glacial.

Il se concentre, et l'équivalent d'un coup de vent emporte Bill, le projette derrière lui. Comme c'est approprié. Il sourit, pour la première fois depuis sa mort.

La voix geignarde de Bill le poursuit. "Ton âme est à moi, ou mon âme est à toi, quelle différence ? Nous sommes liés, Sixer. Parce que tu l'as promis, et que je l'ai promis aussi. Je te le promets encore maintenant !"

"Tu n'as pas d'âme." répond Ford sans le regarder, "et je ne possède rien de toi. Je n'en voudrais pas."

"TU ES A MOI !" hurle Bill. "ET JE TE VEUX !"

Il a pris Ford dans sa main devenue géante, le serre à lui faire mal, malgré l'élasticité et la douceur de sa peau.

Un instant, Ford se sent troublé. Il voudrait que cette dernière part soit vraie. Pourquoi ? A-t-il vraiment encore besoin de l'attention de Bill pour croire en sa propre importance ? Ou est-ce tout simplement un espoir de lui faire un peu mal, même un millième de ce que Bill l'a fait souffrir ?

Encore une fois, il invoque toute sa volonté et un champ de force repousse doucement les doigts de Bill. Il sourit.

"Non." répond-il. "Non, je ne le suis plus." Il glisse doucement de sa main, jusqu'à terre.

"Une dimension pour deux." continue-t-il. "Elle est petite, mais nous pouvons bien nous la partager. Laisse-moi tranquille. J'ai vu ton petit numéro de tout à l'heure, tu as de quoi s'amuser. Si vraiment je t'amuse, crée une illusion de moi, et fais-en ce que tu veux."

"Ce n'est pas pareil." dit Bill d'une voix qui tremble de rage.

"Je suppose que non." répond Ford. Il lui tourne le dos et s'éloigne, maintenant son champ de forces. "Mais j'ai eu une illusion de toi, et c'est tout ce que tu mérites."

Il y a dans sa sortie un vicieux sentiment de triomphe. Peut-être, se dira-t-il plus tard, se serait-il effondré de désespoir sans lui.




Stan lui manque. La mort aurait dû être un remède à cela, quelle qu'en soit l'issue.

Ford a même essayé, à sa grande honte, de voir si ses pouvoirs sur cet univers qui ressemble à celui des rêves allaient juste-là. Il est possible de créer une marionnette de n'importe qui, de la contrôler, mais pas de lui laisser la moindre mesure de liberté. Peut-être peut-on y remédier avec des consignes suffisamment précises, faire illusion. Mais il est impossible d'être jamais surpris.

Ford ne va pas si loin de toute façon. Cela ne signifie rien. Bill peut sans doute s'amuser à ce genre de jeux, lui pas.

Elles n'ont pas d'âme, pense-t-il. Puisque sa propre âme est tout ce qu'il a sous la main - façon de parler - il est temps de faire les théories sur leur nature, leur origine et leur destination. Tout ce qu'il a effleuré quand il étudiait les fantômes sans jamais avoir le temps de s'y plonger.

Peut-être pourra-t-il comprendre la vraie raison pour laquelle il est ici. Bien sûr, on lui en a donné une. Mais il a appris à ne pas avoir confiance en ce que dit Bill, de la plus cruelle manière.

Entre temps, il tente de se rappeler tout ce qu'il peut de sa vie. Il dessine ceux qu'il a connu, il note dans des carnets non seulement ce qu'il trouvait intéressant à l'époque mais la moindre bribe de souvenirs, de conversation. Il pense qu'il pleurera s'il est encore là et qu'il les relit dans mille ans. Il l'espère.

Il ne se passe rien ici. Avec le temps, son obsession sur les souvenirs de sa vie ne semblera-t-elle pas disproportionnée ? Quand cela ne formera qu'une infime portion de son existence ?

Mais il n'a pas encore commencé à s'ennuyer, donc même s'il n'a aucun moyen de mesurer le temps, il pense pouvoir voir venir. Et puis, se dit-il en plaisantant, l'humanité a consacré des siècles de discussion aux quelques heures que dure la moindre pièce de Shakespeare, et cela ne semblait pas être fini.

Va-t-il noter ses souvenirs de Bill ?

Cela fait partie de sa vie. Cela fait partie, certainement, de la partie surnaturelle du monde qu'il veut comprendre. Et il n'a pas l'intention d'oublier, avec le temps, comment le démon l'a blessé.

Même si cela veut dire coucher pour la première fois sur le papier quelle était l'intensité de ses sentiments, pour se souvenir ce qu'il a ressenti en les voyant brisés.

En voyant que Bill ne s'est jamais soucié de lui.

Que fait le démon maintenant ? Il a déjà oublié Ford, certainement. Il doit avoir invoqué un alcool fort quelconque et de la musique trop forte. Cette idée le blesse comme elle ne devrait pas.

Parce qu'il n'est plus attaché à Bill, vraiment. Le démon n'est plus rien pour lui. S'il voudrait que les déclarations que Bill lui a fait ne soient pas juste un jeu, c'est juste pour le blesser en retour. Et le mélange de curiosité et de sadisme qu'il ressent est déjà trop pour sa tranquillité.

"Fordsy !" s'exclame une voix familière.

Ford manque d'avoir une attaque de panique. Il n'a pas voulu penser à cela, mais c'est ce qu'il craignait le plus. Que Bill ait pu envahir sa petite bulle quand il le voulait ; mais qu'ayant l'éternité devant lui, il ait décidé de jouer le jeu assez longtemps pour que Ford se sente en sécurité.

"Pourquoi je suis là ?" continue Bill, dont le regarde semble jubiler. "Certainement parce qu'inconsciemment tu voulais me voir. Je suis très touché, si, si. Alors, est-ce que tu veux me frapper encore ? Oh, tu as encore rajeuni !"

Ford porte sa main à sa joue, par réflexe. Il n'avait pas remarqué. Ce doit être à force de se rappeler des souvenirs de toutes les parties de sa vie. Quelle serait la moyenne ? Quarante-six ans, plus ou moins.

"Je ne veux pas te frapper." répond Ford.

Il est satisfait du ton de sa réponse. Pas de ce qu'il ressent. Je ne veux pas te frapper, pense-t-il, je voudrais vraiment te faire mal. Et ce n'est pas une pensée en passant, c'est une intense aspiration.

"C'est dommage, mais il y a d'autres possibilités. Une petite partie de Donjons, Donjons, et plus de Donjons ? Ou peut-être quelque chose de plus chaud ?"

Bill change de forme, apparemment sans effort, prenant une apparence humanoïde, aux traits fins mais acérés, aux cheveux blonds trop jaunes, au corps svelte et presque nu. Sa peau est brune, parfaite, glabre, et donne envie de la toucher. Ford avale sa salive en voyant son sexe erigé obscènement gros, qui surmonte une vulve luisante d'humidité. C'est indécent, c'est monstrueux, et il ne peut s'empêcher d'être attiré comme par un aimant. Bill pose une main gantée sur son épaule, et Ford ne comprend pas comme ce toucher peut rester quelque chose de doux, tentant, presque nostalgique.

Quand un amour sain a fini de se consumer, tout ce qu'il en reste est de l'amitié, se dit-il. Mais un amour corrompu n'a pour cendres que du désir.

"Je me moque," dit-il d'une voix malaisée, "que tu ne supportes pas la solitude." Il sait que s'il frappe juste il est cruel, mais avec Bill il préfère être cruel que d'être faible.

Le démon reprend sa forme de triangle, et Ford se sent soulagé. S'il y a quelque chose qu'il déteste plus que Bill, c'est tout ce qu'il lui fait ressentir.

"Je sais," dit-il. "Je vais te faire un baiser que tu aimeras."

Et avant que Ford ait pu refuser - Bill a cessé de se soucier de son consentement il y a longtemps - il plaque à nouveau sa bouche énorme sur son visage, a glissé sa langue noire entre ses lèvres. Ford se sent encore trop troublé par son petit spectacle de tout à l'heure, oublie qu'il pourrait facilement le rejeter.

Soudain l'oeil immense de Bill, au fond de sa gorge, rencontre le sien.

Il y a des images dans la pupille du démon, et il voit Dipper, et Mabel, il les voit au travail et avec leurs enfants et il les voit sur sa tombe en train de pleurer et de parler de lui et de rire tristement...

Bill s'éloigne de lui, et il le regrette, il le regrette sincèrement.

"Comment sais-tu cela ?" s'exclame-t-il. Et puis, comme il a peur de se laisser berner. "Est-ce vrai ?"

"Je suis toujours un dieu, Fordsy !" dit Bill d'un ton extrêmement satisfait. "Je ne peux pas agir, mais j'ai des yeux et des oreilles que j'ai laissés partout !" Un instant il apparaît avec des oreilles de chat, qui disparaissent presque immédiatement, dès qu'il a oublié sa plaisanterie. "A ma connaissance, tu n'as jamais eu d'adorateurs, et non, Pine Tree ne compte pas."

Ford ne peut être certain, mais au fond de lui, il croit que c'est vrai. Comment a-t-il pu penser qu'ici ils pouvaient être égaux, se demande-t-il amèrement.

"Alors, Fordsy, n'est-ce pas une bonne nouvelle pour toi ? Je peux te donner des nouvelles du monde des vivants ! Je peux même jeter un oeil sur les magazines scientifiques si tu veux, et t'écouter pester qu'ils n'ont rien compris. Je peux te donner tant de choses. Réfléchis maintenant, que me donneras-tu en échange ?"

Que croit Bill ? Qu'il vont retomber dans leurs anciennes habitudes ? Qu'il va s'offrir à lui pour de la connaissance et...

"Je te remercie beaucoup pour l'échantillon gratuit." dit-il. "Mais je ne suis pas intéressé."

Bill grandit soudain, devient rouge, son oeil noir et perçant, et Ford ne peut retenir un sursaut d'effroi.

"J'ai essayé !" rugit-il. "J'ai essayé d'être GENTIL avec toi ! Et tu ne peux pas arrêter de faire ta mauvaise tête !"

Ford ne répond pas, et il continue à tempêter. "Je devrais brûler tes nouveaux journaux, comme j'ai brûlé les anciens !"

Des flammes les entourent. Il ne se passe rien. Ford les a sculptés de son esprit, il a bien pu les faire résistants au feu. Il soupire. Il se sent presque embarrassé.

"Tu ne comprends vraiment pas ?" demande-t-il. "Tu ne comprends vraiment pas comment le mal que tu m'as fait compte ? Tu dois m'en vouloir, toi ! J'ai contrarié tes plans, je t'ai fait perdre le monde, je t'ai emprisonné ici !"

Bill semble dubitatif, se met une main sous le menton.

"Non." conclut-il en redevenant jaune, mais toujours immense. "Non, c'était assez drôle, en fait. Ce qui n'est pas drôle, c'est la façon dont tu me boudes, la façon dont tu racontes n'importe quoi. He, tu crois vraiment que je ferais cela avec n'importe qui ? Déjà, ils n'aurait pas appris à utiliser les pouvoirs du monde des rêves, et je pourrais leur arracher les bras et les faire repousser, pour me désennuyer un peu. Mais de toi, je veux tellement plus..."

"Moi pas." répond Ford. Depuis quand cette réponse évidente est-elle devenue intense, difficile à prononcer ?

"Tu es un insupportable vieillard buté et prétentieux !" s'exclame Bill. "Je ne comprends pas comment je peux te supporter ! Je ne comprends pas comment je peux te vouloir encore ! He j'ai une théorie sur cette dimension, puisque tu sembles les aimer ! Ceci est mon enfer, et tu es le démon qui est là pour me tourmenter !"

Il s'évanouit dans l'air.

Ford note cette théorie dans son journal, avec les autres. Il n'arrive pas à savoir s'il l'aime ou s'il la déteste.






Ford passe plusieurs mois tranquilles.

Il était frustré, au début, de n'avoir aucune mesure du temps, pas même celles qu'il avait employées dans les dimensions les plus perdues, celles du rythme de sa faim et de sa fatigue. Puis il s'est rappelé que, même si ses fonctions vitales n'existaient plus, son coeur faisait semblant de battre, et cela suffit pour invoquer un appareil de mesure imprécis mais suffisant.

Cette fois, Bill l'a oublié, ou a renoncé définitivement.

Il oriente ses recherches dans plusieurs directions. La première est toujours de compiler tout ce qu'il sait, tout ce qu'il peut se rappeler sur le monde. Peut-être pourra-t-il créer de nouvelles théories, rien qu'avec cela ? Bien sûr, il ne pourra jamais les mettre en application, mais cela resterait utile.

Il cherche ensuite à contacter le monde extérieur. Si Bill peut le faire, si ce n'est pas une impossibilité, peut-être la science et le peu de magie qu'il connaît lui permettront-il d'ouvrir une sorte de fenêtre.

Enfin, il se dit qu'il pourrait peut-être chercher le moyen de mettre fin à sa présence ici.

Cela semble impossible a priori. Il ne sait quelle est la nature de cette dimension mais bien entendu tout ce qu'il arrive à y créer ou y matérialiser y reste strictement inclus, et et probablement illusoire. Ce n'est pas faute d'avoir expérimenté, et connaissant Bill, il a essayé aussi.

Mais il semble impossible, quand on est dans un rêve lucide, d'influencer l'extérieur, et pourtant on peut se réveiller, même si on se retrouve ensuite perdu et sans pouvoir. Il semblait impossible à tous de sortir de la dimension où il a grandi, et pourtant ! Si quelqu'un peut y parvenir, c'est lui.

Il ne sait pas ce qui l'attendrait de l'autre côté. Peut-être une autre dimension encore, ou, comme le disent certaines religions, une réincarnation en perdant ses souvenirs, ou l'inexistence totale. Mais cela ne l'arrête pas. Même si ce petit monde est plus agréable qu'il le craignait au début, il lui manque quelque chose. L'espoir, peut-être.

Cette dimension ne semble même pas être formée de particules, ce qui exclut l'utilisation de toutes les forces élémentaires qu'il connaît, mais la rend d'autant plus intéressante à analyser. Tant de choses à découvrir, certaines auront bien des applications !

Alors ce n'est pas grave s'il a refusé l'aide de Bill, s'il sent ses petits-neveux vieillir loin de lui. Il ne déteste pas l'embrasser autant qu'il aurait cru, pour être honnête avec lui-même. Mais il ne veut rien donner à Bill en échange - même pas la satisfaction d'avoir accepté.

Encore une fois, l'idée de le contrarier, peut-être, l'emplit d'une sourde satisfaction. C'est la raison pour laquelle il est content que Bill existe, encore, quelque part. Et même si cela fait de lui une mauvaise personne (le démon chargé de son enfer), il ne parvient pas à se blâmer pour cela.

Bill choisit ce moment pour se matérialiser près de lui. Oh, bien sûr, il a pensé à lui. Ford lui fait un signe de tête distrait.

"C'est tout ?" demande Bill.

"A quoi t'attendais-tu ?" répond Ford. Oh, il ressent une joie vicieuse à lui répondre ainsi. "Tu n'as rien fait qui mérite de te faire frapper aujourd'hui."

"Je t'ai ignoré pendant des mois !" s'exclame Bill. "Comme tu m'as ignoré ! Et maintenant j'ai bu et... j'ai oublié de continuer. Je peux recommencer !"

"Vraiment ?" répond Ford. "Je n'ai pas remarqué." Sa réponse est totalement sincère, et pourtant, il est presque certain de l'effet qu'elle produira sur Bill.

"Est-ce que cette dimension n'est pas insupportable ?" demande Bill, sur le ton de la conversation.

"J'ai vu pire." répond Ford. "Ne peux-tu pas avoir tout ce que tu veux ici ? Que te manque-t-il ?"

"Je pouvais avoir tout ce que je voulais toujours et partout !" s'exclame Bill, hoquetant. "Je suis un Dieu, et tu ferais mieux de ne pas l'oublier !"

Ford lui tapote le haut du bras d'un geste de réconfort un peu méprisant. Oui, c'est sans doute vrai, d'une certaine façon, et il peut faire des choses dont Ford n'est pas capable. Mais cela ne fait plus grande différence.

"Je veux avoir un effet !" s'exclame Bill. "Je veux voir des choses toujours différentes, je veux changer le monde, les mondes ! Je veux un avenir !"

"Je le voulais aussi. On dirait que nous avons échoué tous les deux."

Il a l'impression étrange que Bill lui dit la vérité. C'est agréable, et un peu inquiétant. Il a l'impression d'épuiser ses sentiments envers lui. Le démon ne lui fait déjà presque plus peur, et sa rancune pourrait bien s'épuiser un jour aussi. Il a l'impression d'avoir eu, globalement, une bonne vie, malgré les mauvais côtés.

"Es-tu heureux ici, Fordsy ?" demande-t-il.

Il mûrit sa réponse. "Pas vraiment." Il aurait besoin de sa famille pour cela, de gens qui l'aiment. "Mais je ne suis pas malheureux."

Bill l'attrape par le col.

"Je pourrais te rendre heureux, Fordsy !" s'exclame-t-il. Sa voix n'est pas moqueuse comme d'habitude, mais presque désespérée. "Je pourrais faire bondir ton coeur comme autrefois, et tu me vénèrerais, et le moindre de tes battements de coeur m'appartiendrait. Je ne te blesserais plus jamais, je te le promets, par les anciens pouvoirs, par les serments sacrés. Je veux juste posséder quelque chose qui en vaut la peine. Je veux juste pouvoir jouer avec le monde, et le changer, et le monde est toi maintenant. Si cela doit être de façon qui te plait, cela ne me dérange pas, au contraire ! Je n'en ai sans doute pas assez profité la première fois. Et tu n'étais pas le même. Je t'apprendrais tout ce que tu veux sur moi et sur le monde. Je t'impressionnerais et je te ferais rire. Je ferais durer cela jusqu'à la fin des temps, pour de vrai, cette fois."

Ford frissonne. Bien sûr, il ne veut pas cela. Il se rappelle le vertige de son premier amour, mais il se rappelle aussi l'horreur de la chute. Bien sûr, même s'il le voulait...

Mais l'idée que ce soit ce que Bill réclame de lui... ce n'est pas une plaisanterie, n'est-ce pas ? Il le veut vraiment, maintenant qu'il est trop tard ?

"Ce n'est pas possible." soupire-t-il, articulant avec soin et choisissant ses mots, comme s'il expliquait la théorie de la relativité à un très petit enfant. "Tu m'as blessé de façon qui ne peut guérir que si je t'oublie." Pourquoi est-il touché à ce point alors que Bill reste lui-même, égoïste, manipulateur, même dans sa façon de tenir à lui ?

"Mais non !" s'exclame Bill. "Passons un accord. Laisse-moi entrer dans ton esprit et y changer tes sentiments et tes souvenirs ! Et je te rendrais heureux à nouveau !"

"C'est n'importe quoi !" s'exclame Ford. "Ce ne serait pas réel !"

"Est-ce que c'était réel la dernière fois, tu veux dire ?"

"Tu le sais." répond Ford. "Pour moi oui." Il réfléchit. "Si tu peux altérer les sentiments de cette façon, pourquoi ne te rends-tu pas heureux d'être ici ?" Il a un moment d'hésitation, puis propose, avec un sourire narquois "Ou si tu ne peux pas le faire toi-même, pourquoi ne m'expliques-tu pas comment faire ? Moi dans ta tête. Cela nous changerait."

"Parce que ce ne serait plus moi, tête de pioche !" s'exclame Bill.

"Dis-toi que ce ne serait plus moi non plus."

"SI ! Je me rappelle, Fordsy, je me rappelle." Bill hoquète, se pose sur sa tête, si léger. Ford ne pense même pas à le chasser. "S'il te plait. Veux-tu que je te supplie, Stanford Pines ?"

C'est comme un sursaut électrique dans le corps de Ford, et il se reproche à lui-même l'intensité de sa réaction. "Tu aimerais cela." dit-il d'un ton indulgent, après avoir calmé un peu son coeur et son souffle. "C'est un autre de tes petits jeux pervers, n'est-ce pas ?"

Bill tombe de sa tête, semble se raccrocher à l'air. "Non, non ! Je détesterais cela d'un bout à l'autre, mais je le ferais."

Je voudrais bien, pense Ford. Oh oui, il en a envie. Il est même terriblement excité par l'idée. Voir le démon gémir, supplier à ses pieds. Et il lui refuserait encore après, et il briserait ce qui lui sert de coeur. Il tomberait à égalité avec lui, réparerait le déséquilibre dans leur relation que Bill a créé quand il l'a séduit et abandonné, que même sa mort n'a pas réparé.

Il serait vraiment ce que Bill lui a dit, le démon qui est là pour torturer Bill, pour lui faire ressentir ce que c'est que de souffrir, juste une fois. Ce serait juste. Bill mérite cela.

Mais Ford, lui, est humain, et ne veut pas tomber si bas.

"Ne fais pas cela." dit-il. "Cela ne t'irait pas. Tu vas trop loin."

Je vais trop loin, pense-t-il. Il a presque un peu de compassion pour Bill, pour ce qu'il aurait pu lui faire, même s'il y a renoncé.

Il tapote encore une fois le bras du démon. Quand est-il devenu ainsi ? Un tout petit triangle, un tout petit dieu.

"Je te déteste, Fordsy." dit Bill faiblement.

Ford le déteste toujours aussi, mais pour l'instant, il ne voit pas l'intérêt de le mentionner.




Ford essaie, encore une fois, de créer de son esprit des matières suffisamment différentes pour pouvoir obtenir une réaction, quelque chose d'inconnu, qu'il n'aurait ni décidé ni prévu.

Il a presque oublié le démon qui cuve dans un coin.

Cet alcool illusoire. Voilà quelque chose qui agit sur la seule chose réelle ici, sur leurs esprits. Bien sûr, c'est quelque chose dont Bill avait prédit l'effet, mais s'il est possible de créer de nouvelles drogues virtuelles...

Peut-être va-t-il laisser tomber temporairement la physique pour se lancer dans l'alchimie.

Bill se réveille peu à peu - façon de parler, ils ne dorment pas vraiment ici - en tout cas, il vient voltiger au-dessus de lui et lui demande joyeusement ce qu'il fait.

"J'essaie de nouvelles substances !" s'exclame Ford. "Veux-tu servir de cobaye ?"

Il ne lui dira pas que ses recherches concernent la possibilité de ne plus exister.

"Nooon !" s'exclame Bill.

"Que buvais-tu hier ? Est-ce qu'il t'en reste !"

"Toujours prêt à partager !" s'exclame Bill en faisant apparaître un verre d'un breuvage vert fluorescent. "C'est de la vodka de Vodins, soit dit en passant. Avec de vrais morceaux de Vodiens dedans... tu sais... si elle était vraie... he, tu fais quoi, là ?" Sans écouter les complaintes de Bill sur la nécessité de consommer éthique dans un monde illusoire, Ford a versé le liquide dans une éprouvette. "C'est du gâchis."

"Je finirai par le boire..." murmure Ford, en començant ses analyses. "Mais dis-moi, tu n'avais pas quelque chose d'important à faire, dans... ta moitié de la dimension ? M'ignorer, par exemple ?" Il n'a jamais essayé de s'aventurer dans la partie de cet univers qu'il laisse à Bill, mais il mentirait s'il disait ne pas éprouver une vague curiosité dans la façon dont il passe ses journées.

"Vas-y, renvoie-moi ! Histoire que je n'aie pas à faire l'effort tout seul ! Toujours prêt à fuir les conversations sérieuses, et tu ne sais même pas pourquoi."

"Je sais très bien pourquoi !" s'exclame Ford, piqué au vif. "Tu es un pervers qui ne se soucie que de la façon dont il peut me blesser ou me contrôler."

"C'est... assez vrai en fait, même si j'ai d'autres centres d'intérêt. Mais si tu ne me chasses plus, je promets de ne plus te dire de choses horribles."

Ford a un reniflement hautain.

"Ce serait un pacte, Fordsy. Je ne pourrais pas m'en dédire, et toi non plus, cette fois."

En fait, Ford ne sait pas s'il voudrait cela, même s'il pouvait l'avoir sans contrepartie. Il tient à se rappeler ce que Bill est vraiment.

"Disais-tu la vérité tout à l'heure ?" demande-t-il.

"A quel moment ? Mais oui, pour la plus grande partie. L'alcool me fait ça, parfois."

"Ne me mens plus jamais !" s'exclame Ford. "Et je te laisserai rester, et même me dire... toutes les horreurs que tu penses." Et il tend la main, une expression de bravade sur le visage.

"Je ne peux pas promettre ça !" s'exclame Bill, s'enflammant de colère.

"Au sens, tu ne peux magiquement pas ?" demande Ford, moqueur. "Il y a un paradoxe logique, peut-être ?"

"La vérité est si ennuyeuse ! Surtout quand ce n'est même plus moi qui la décide !"

"Je ne t'interdis pas de me raconter des histoires. Juste de me faire croire qu'elles sont vraies. Comme toute celle malheureuse aventure de muse qui m'a choisi. Comme fiction, ce serait une magnifique histoire drôle, certainement."

Ford va pour retirer sa main, mais Bill la frappe, avec colère, avec dépit, comme s'il avait l'impression de perdre.

"Pacte conclu, Stanford Pines ! Et maintenant, tu ne peux plus me chasser."

Une partie de l'esprit de Ford lui souffle que "nous pouvons nous parler encore si tu ne me mens plus jamais" est le genre d'accord qu'on peut conclure, quand on est jeune, avec un ex après une rupture douloureuse.

Ce qui est, basiquement, exactement le cas. Il en rirait, si la situation n'était pas si peu amusante.

"Cela ne va pas m'empêcher de continuer à travailler." dit-il en invoquant un microscope pour observer la vodka de Vodins.

"Sixer," demande le triangle, "sais-tu pourquoi j'ai accepté ?"

"Parce que tu détestes être seul et que tu veux une audience." répond Ford. "Nous avons déjà eu cette conversation."

Les mains de Bill se posent sur son cou, ses doigts trop longs. Le coeur de Ford s'accélère, il sent sa jugulaire qui palpite sous la peau si douce de Bill. Il ignore si elle l'est réellement, ou s'il l'a toujours rendue telle pour lui, pour un jeu de séduction au début, pour mieux le railler ensuite.

"Parce que j'ai tellement envie de toi, Sixer."

Ford est un instant choqué, pas par ses paroles, mais pas l'idée qu'elles soient la vérité. Paralysé un instant, il laisse Bill l'embrasser. Ce n'est pas vorace comme la première fois, ce n'est pas non plus une nouvelle occasion de lui montrer le monde. Ce sont juste des caresses douces et troublantes sur ses lèvres.

Mais bien sûr, par "envie de lui", il veut juste dire qu'il veut le posséder, comme un objet. Ford devra se méfier de ses phrases à double sens, et l'espace d'un instant, l'idée terrifiante lui vient que Bill, même pour ce pacte, a continué de le manipuler tout le long.

Ford lui mord la lèvre - le bord de la paupière - peu importe - et Bill gémit, mais ne semble pas vouloir s'arrêter ni même le châtier pour cela.

"Je veux que tu fasses attention à moi. Je veux que tu me regardes. J'ai besoin de toi !"

"Pas de moi." parvient à articuler Ford. "De n'importe qui."

"C'est sûr que plutôt que d'être tout seul, je préfèrerais encore être avec n'importe qui. Même Kryptos. Même le gamin, là, Gideon. Aaaah, c'est quoi ce pacte, qu'est-ce qu'il me fait raconter ? Je voulais juste dire, bien que tu sois une peste ingrate et malpolie, je suis content que ce soit toi. Je t'avais, tu sais. Dans le creux de ma main, ton corps et ton coeur et ton âme et ton esprit, comme je n'ai jamais eu personne. Et puis je t'ai laissé partir, pour jouer, et même quand j'y ai cru, je n'ai jamais réussi à te rattraper. Même après m'être rendu compte que je le voulais. Tu étais juste devenu trop fort, alors que je t'avais vu t'effondrer. Tu es ma plus grande réussite et mon plus grand échec, Sixer."

Ford tremble. Il n'arrive pas à savoir si ce sont les mots de Bill qui lui font cet effet, des mots qui sont vrais, il y croit maintenant qu'il le voit s'embourber, ou si ce sont ses petites mains qui s'infiltrent partout, plus seulement dans son cou mais sous ses vêtements, caressant tous les endroits les plus sensibles de son corps que Bill connaît si bien.

"Veux-tu que je prenne forme humaine ?" demande Bill. "Tu avais l'air d'apprécier. Ou alors cette chose avec les tentacules que tu aimais bien..."

Ford a envie de nier le désir dans son ventre, mais c'est devenu impossible, surtout maintenant que Bill caresse son sexe à demi tendu.

"Pourquoi es-tu si attentionné ?" demande-t-il, luttant contre la tentation.

"Parce que je veux que cela te plaise pour qu'on recommence, quelle question !"

Bill l'embrasse encore. Il est devenu plus grand, note Ford, et ses bras sont si nombreux. Ils le poussent doucement, le maintiennent dans l'air. Ford le mord à nouveau. Le gémissement de Bill est obscène, allume ses sens.

Les mains du démon enflamment son corps entier, et Ford se laisse aller.




Après ce jour, Ford laisse Bill le toucher. Le démon commence toujours par lui embrasser les yeux, lui donner des nouvelles du monde. Il ne lui demande rien en échange, ce n'est pas un pacte. Mais c'est clairement une offrande, pour le faire mieux plier ensuite, un accord implicite.

Aussi, Ford ne lui dit pas quand il finit par découvrir une potion qui lui permet de quitter cette dimension en esprit et de visiter son monde avec son corps astral. Il a envie de pouvoir garder quelques coups d'avance, même si cela veut dire ne partager la joie de sa brillante découverte avec personne.

Il laisse Bill lui murmurer à l'oreille tout ce avec quoi il l'a séduit la première fois, les descriptions de planètes lointaines et d'autres dimensions, les anecdotes sur les grands hommes de l'histoire avec des comparaisons en sa faveur, les plaisanteries d'un goût douteux que Ford se rappelle avoir trouvées hilarantes autrefois.

Il écoute, parce qu'il sait qu'il ne lui ment plus, et un reste de sa vieille fascination pour les connaissances du démon est toujours là.

Il tente de grappiller tout ce que Bill lui dit sur les âmes, sans pour autant marquer un intérêt particulier pour la question. Ce n'est pas grand chose. Il a l'air d'en connaître un rayon, par contre, sur les effets de différents alcools très puissants. Cela peut servir. Le time punch n'est pas ce qu'il connaît de plus dangereux.

Il laisse Bill le caresser intimement, il le laisse le prendre, et Bill sait rendre cela plaisant, doux quand il le faut, intense et le laissant dans les convulsions du plaisir à la fin, que ce soit avec ses mains, ou le corps humain qu'il s'est créé, ou des langues ou des tentacules ou tous les monstrueux appendices qu'il peut imaginer et qui continuent à éveiller en Ford des désirs pervers et inhumains.

Aussi, parfois, Bill se contente de l'aguicher un peu jusqu'à ce que ce soit Ford qui le prenne - cela, ils ne l'ont jamais fait, avant. Il résiste le plus longtemps possible, mais quand il cède, il le mord, le griffe, le frappe, en même temps qu'il envahit violemment tous les orifices de la forme que Bill porte ce jour-là.

Bill hurle de douleur dans ces moments, ou peut-être d'extase. Ford ne peut pas faire la différence et il soupçonne que Bill non plus.

Il ne peut nier le plaisir qu'il en tire, enivrant et violent. Et il peut aussi voir celui de Bill, ses tremblements et ses yeux dans le vague, après.

Mais à la fin, il n'aime plus Bill, Bill ne l'a jamais aimé, et ils le savent tous les deux.

Et pour lui l'extase de ces accouplements frénétiques ne vaudra jamais celle qu'il ressentait autrefois, quand Bill le caressait doucement avec un doigt seulement.

Et ils le savent tous les deux.

Qu'est-ce cela, se demande-t-il, parfois - toujours après, jamais pendant. Pourquoi participe-t-il à ce jeu ? Est-ce une nostalgie malsaine ? Une sorte d'habitude, de vice, comme une drogue ? Vérifie-t-il seulement qu'il garde sa lucidité, que même dans le plaisir il ne ressent plus rien, que son désespoir a laissé une ombre qui ne s'effacera pas sur la douceur de ses souvenirs ?

"Si tu m'ouvrais ton esprit." dit Bill doucement, aggripé encore au corps de Ford, avec ses bras tout aussi avides que les tentacules qu'il a parfois, "je te donnerais plus de plaisir que tu peux imaginer."

Il se contente de demander, maintenant. Il ne répète même plus ses arguments. La réponse est toujours la même, en des termes légèrement différents.

"Je peux très bien imaginer," répond Ford durement, "je me rappelle. Et ma réponse est toujours non."

Il se rappelle un conte qu'il a dû lire autrefois, avec une héroïne prisonnière auquel un monstre proposait le mariage tous les jours. Elle finissait par céder, n'est-ce pas ? Pour tester sa résistance au syndrome de Stockholm, Ford imagine sa réaction si Bill mourait à nouveau, disparaissait de ce monde minuscule.

Il ne le pleurerait pas, se convainc-t-il, et cela le rassure. Le plus souvent il se sentirait plus tranquille. Il lui manquerait peut-être à de rares occasions. Et il n'aurait pas de compassion pour lui. C'est juste qu'il ne célèbrerait pas non plus. Mais il peut vivre - ou pas vraiment, en fait, rester mort - avec cela.

Et en réalité, conclut-il, il serait surtout un peu jaloux que Bill soit parti le premier.



Lien vers la partie 2

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